La morale sur Internet, une affaire de business ?

sosmalusLa Wikipédia nous apprend que la morale (du latin moralitas, « comportement approprié ») désigne l’ensemble des règles qui reposent sur la distinction entre des valeurs fondamentales : le juste et l’injuste, ou plus simplement le bien et le mal.

Quelques derniers évènements (notamment le hashtag #unbonjuif), ont fait dire à certains qu’Internet, Facebook ou Twitter (très mélangé dans la tête des gens) étaient des zones sans morale ou sans droit. On a alors vu des tonnes de journalistes spécialisés, des juristes, des psychologues et sociologues faire la queue devant les médias traditionnels (TV, radio et presse) pour donner leur avis. Des avis en pagaille qui n’ont pas véritablement du vous aider à forger le vôtre.

Car cette prétendue absence sur Internet n’est que la conséquence d’une prise de contrôle de la morale par des systèmes (marques/agences) qui veulent gagner de l’argent en s’asseyant sur ces règles de vie en commun. Internet n’y étant pour rien.

Voilà donc une petite démonstration que j’espère logique et rationnelle (je laisse le journalisme émotionnel aux médias qui ont besoin de faire de l’audience) pour vous aider à vous forger une opinion sur le sujet de la morale sur Internet et ailleurs.

Petit avertissement: n’allez pas croire que vous lisez un blog de coincé du cul. En fait, j’adore le cul. Mais vraiment j’adore ça. Seulement, je considère que le cul est une chose qui se pratique de manière privée ou éventuellement entre amis majeurs, mais certainement pas sur les murs de la ville ou dans un spot de publicité.

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La publicité : origine du contrôle moral des marque

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Moi, Léa, naturiste, j’aime me balader à poil dans les couloirs du métro

La loi est la garante de la morale dans la rue. Elle définit en effet un ensemble de règles qui permettent aux gens de vivre ensemble dans la société. Mais il existe également un tas de règles non écrites (non légiférées) qui nous permet de nous sentir bien en société. Ces règles sont plus ou moins contraignantes et sont héritées pour la plus grande part de notre culture et notre histoire. Ainsi, si je ne montre pas mes fesses devant tous les passants, ce n’est pas parce que je pourrais me prendre une amende, mais surtout parce que ça ne plairait pas aux fantômes de mes ancêtres (qui m’ont appris à ne pas montrer mes fesses en public).

Sauf que dans toute société, il y a des tricheurs. Ainsi, certains professionnels vont outrepasser les lois non-écrites en s’appuyant sur les lois écrite : « Ah, j’ai le droit, c’est écrit là. C’est légal, donc vous n’avez rien à dire !« . Ainsi le marketing et la publicité passent leur temps à repousser les limites de ces règles morales via leur service juridique très bien payé lui aussi. Exemples…

Du Q, du Q du Q et encore du Q

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« gestes ou attitudes lascives ou provoquantes » Non, non, pas du tout.

L’article 222-32 du Code Pénal puni d’un an de prison et de 15 000 € d’amende « l’exhibition sexuelle imposée aux regards d’autrui dans un lieu accessible aux regards du public« . Cette « exhibition sexuelle » est définie par « le coït sous toutes ses formes, des actes sexuels réalisés sur soi ou sur autrui, et gestes ou attitudes lascives ou provoquantes« .

Cela n’empêche pas des marques d’afficher toutes les semaines de la pub sexuelle dans le métro. Et cette pratique ça devient même une pratique commune des publicitaires (lire l’excellent Pornification de la pub par moi-même, c’est dire si il est bon).

Ainsi donc, le monde de la publicité va définir ce qui est bien ou mal, moral ou pas, dans la société. Exemples :

BIEN : montrer ses cuisses pour du pognon

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L’agence  Absolute Territory PR propose à ses clients de louer la cuisse de jeunes japonaises pour y apposer des décalcomanies publicitaires. Venant du Japon, cela ne me dérange pas. Les japonais n’ayant effectivement pas le même rapport que nous face à la prostitution. Mais c’est le japon…

Non, ce qui va déranger c’est le communiqué de presse français de DocNews d’il y a une semaine sur ce sujet : « Comment attirer l’œil du consommateur ? En choisissant un canal encore vierge qui attise naturellement la curiosité des consommateurs à savoir, les cuisses de jeunes femmes courtement vêtues. La recette n’est pas nouvelle, mais a déjà fait ses preuves. » Aucune critique dans ce communiqué de presse…

Car dans la publicité, montrer des cuisses de gamines pour de l’argent, c’est bien !

MAL :  distribuer de l’argent aux masses

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Coucou, tu veux voir mon beuze ?! Clichy, le 6 novembre 2009.

Je vous refais l’historique rapide de l’affaire Mailorama (pour en savoir plus, lire Mailorama, un grand exemple d’hypocrisie publicitaire et médiatique) :

  1. Mailorama annonce qu’ils vont distribuer de l’argent dans la rue
  2. Les médias et publicitaires relaient ou s’en amusent
  3. Devant le nombre de participants imbéciles, l’opération est annulée. Les imbéciles se fâchent et cassent des trucs.
  4. La pratique de Mailorama est condamnée par l’AACC, les médias journalistiques irréprochables (Christophe Barbier) et des tas d’autres bien-pensants d’après guerre.

Car dans la publicité, distribuer de l’argent aux masses, c’est mal. 

BIEN : des gamines simili-mineures qui montrent leur lingerie dans le métro

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Des gamines qui exhibent leur lingerie en se prenant pour des princesses ? Quand c’est du commerce, c’est pas de la pédophilie nous dit Metrobus.

La dernière campagne qui m’ait scandalisée dans le métro (ça m’arrive souvent) est celle de la marque TamTam, qui, pour attirer l’attention des pédophiles, et des associations de femmes histoire de faire des RP, vont habiller des jeunes filles filiformes de lingerie transparente et les appeler Princess. Quand on voit l’imaginaire associé au mot Princesse, l’association avec une gamine est évidente.

Et tout ça à la descente des escaliers du métro.  Oui ma gamine de 8 ans a vu ça. Et ça ne dérange personne (en dehors des associations féministes qui gueulent et des pédophiles qui applaudissent d’une main).

Non, car dans la publicité, utiliser des jeunes filles pour vendre de la lingerie, c’est bien.

MAL : montrer une clope dans le métro

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Une autre affiche scandaleuse où cette tête de choux fume dans les couloirs du métro. Interdisez moi ça vite !

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Une affiche scandaleuse heureusement interdite par Metrobus. Non mais rendez vous compte ? Il fume au volant.

Metrobus (appelons des cons, des cons) qui exploite la publicité dans les métros, tramways, et des bus a décidé qu’il fallait protéger la jeunesse dégénérée et droguée des influences malsaines du marketing en suivant scrupuleusement la loi Evin.

Ainsi Metrobus a interdit les affiches de Tati et du film de Sfar sur Gainsboug car elles montraient une pipe et une cigarette.

Merci Metrobus d’être si respectueux de la santé de nos jeunes enfants qui auront le cerveau flingué par le porno mais au moins avec des poumons propres.

Le respect de la morale commence off-line avant de devenir on-line

Ainsi avant de vouloir nettoyer Internet et les sites web de la pornographie et des choses qui dérangent, il serait intéressant de le faire déjà dans notre vie déconnectée. Avoir par exemple une ARPP (autorité de régulation professionnelle de la publicité) qui ai une véritable autorité et les moyens de véritablement condamner les productions « créatives » des agences qui dépassent les règles morales non légiférées.

pub-sexeCar la problème est là. Ces publicités côtoient volontairement en permanence les limites de l’article 222-32 du Code Pénal. Les donzelles qui agitent leurs croupions sur ces affiches sont à la limite de « l’attitude lascive ou provoquante« . Donc ça passe ou ça se prend un procès. Sauf dans les 2 cas, la marque gagne. Si ça passe, tout le monde voit sa pub , les féministes gueulent et donc parlent encore plus de la pub, et si le pub est interdite, tout le monde voudra la voir (et la verra sur Internet).

Et ce genre de stratégie basée sur les ressorts viraux les plus évident (voyeurisme, pornographie, mauvais gout, etc.) sont de plus en plus utilisées, l’air de rien, par les agences sans conscience et les annonceurs complaisant (ou le contraire).

Comment puis-je me promener dans des endroits publics avec ma fille de 8 ans, sans être obligé de lui expliquer que ces femmes sur les affiches ne sont pas des vrais femmes mais des fantasmes de publicitaires. Et que dans la vie, non, on n’agite pas son popotin comme ça, sauf si on est très amoureuse ou si on veut gagner rapidement de l’argent. Pas facile à expliquer à une gamine. Et la plupart n’ont personne pour leur expliquer. Je vous explique pas l’état mental de ces gamines après 10 ans de métro (preuve : elles regardent la StarAc).

Car ça sera pire sur Internet

origine-du-monde-de-gustave-courbet-facebookVous vous rappelez Facebook censurant l’utilisation de l’Origine du monde de Gustave Courbet (tableau d’une foune, mais d’une foune artistique) comme avatar ? Ce mouvement d’inculture (très nouvelle économie) avait déclenché un tollé de  quolibet acerbes de la part du public français.

Mais là était l’objectif initial de Facebook : afficher une tolérance zéro sur les photos d’avatar pour mieux permettre aux jeunes de diffuser les photos de boobs dans leurs wall « privés ». Encore une fois, ce choix de censurer Courbet est purement marketing : rassurer le grand public et les parents des bambins de 14 ans sur la propreté du réseau social : « Pas de chez ça chez nous. Enfin, après en privé, les gens ils font ce qu’ils veulent hein. »

Ce contrôle des contenus par leur plateforme de diffusion trouve son point culminant avec la politique d’Apple sur la pornographie. Nu interdit sur l’Apple Store. Ainsi, le iPhone est-il recommandé comme un produit familial et tout le monde l’achète (et le papa ira se branler sur son PC). Ceci dit, ce modèle est tellement 2010’s qu’il va s’écrouler aussi vite qu’il s’est créé (Playboy a vite compris le truc, les autres vont suivre).

Du côté Twitter, c’est la chasse aux auteurs de tweets qui est ouverte. Les tweets appartiennent à ceux qui les écrivent mais Twitter veut tout de même les contrôler. Complexité. Surtout quand la loi française s’en mêle.

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Interdite par Pinterest

Et Pinterest… Oh oh oh Pinterest. J’avoue, les robes de mariées ou les cupcakes roses avec des dragées bleues ne m’excitent pas beaucoup. Alors depuis plus d’un an j’essaie de mettre un peu de joie et de beauté sur Pinterest à coup de photos délicieusement érotiques. J’ai donc suivi avec attention tous les opportunistes venus de Tumblr, tenter d’utiliser Pinterest comme plateforme de création de trafic via du cul.  Sauf que les gestionnaires de Pinterest ne se sont pas laissé faire et ont plutôt bien géré ça, censurant les trucs sales et tentant de garder une certaine dignité.

Sauf que hier j’ai reçu un mail interdisant l’image ci-contre. Un hommage à Klimt supprimé de mon compte car « il contenait de la nudité » (cf. mail ci-dessous).

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Cela aurait pu être normal (il est vrai qu’on voit un sein) sur la peinture. Sauf qu’aujourd’hui sur Pinterest on trouve un peu ce qu’on veut. Un exemple avec cette sélection d’images ci-dessous. Toutes ces photos (même celle où deux jeunes filles sont attachées par des laisses).

pinterest aime le cul

Autorisées par Pinterest

Ainsi sur Pinterest, vous avez le droit de mettre des photos de femmes en lingerie (pour ne pas se fâcher avec des marques de mode) ou de femmes qui posent dans des attitudes soumises (pour ne pas se fâcher avec des magazines ou des médias). Mais vous n’avez pas le droit de mettre une peinture de sein de femme. Une attitude complètement subjective, où la marque (ici Pinterest) décide de ce qui est bien ou mal à votre place. 

Ainsi on retrouve sur Internet, les mêmes aberrations que dans le métro. Ce qui est normal car Internet n’est qu’un reflet de la vie tangible. Et tenter de nettoyer un reflet ne sert à rien. Et tenter de nettoyer Internet sans nettoyer notre vie quotidienne ne servira à rien.

Et mon présipédant, il peut m’aider ? 

Définitivement non. Car si dans la vie tangible, ce sont les gouvernements qui font les lois,  sur Internet, il en va différemment.

Oublions les réunions de chefs d’état et des industriels de l’Internet. Elles sont aussi ridicules que cette photo ci-dessous. Car les chefs d’état n’ont aucun pouvoir sur ces réseaux. Et si les data center migrent vers l’Asie, c’est pour qu’Obama lui-même ne puissent les embéter. Donc le petit président français, il reçoit le t-shirt et il la ferme (et c’est pareil pour le gros).

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Etrange, Zarkozy n’a jamais offert de t-shirt « Vive la France » à Zuckerberg.

Alors on pourrait croire que la loi et la morale sont définies par ces entreprises web toutes puissantes. Non ! C’est ce qu’elles vont tenter de faire croire à leurs utilisateurs à grands coups de CGU, CGV interminables. Mais non, car vous ne payez pas. Et si la gratuité est la cause de tous les dangers, c’est également la condition de votre pouvoir absolu.

La loi, c’est toi !

2-2Pensez Internet comme un territoire (et pas comme un média). Ensuite, imaginez un Facebook ou un Twitter comme un grand parc d’attraction gratuit. Les gens rentrent, s’amusent avec des manèges (les services et fonctionnalités offertes par FB ou Twitter). Le travail de ces parcs d’attraction c’est :

  • D’une part de vendre des panneaux publicitaires posés ça et là dans le parc
  • D’autre part de vendre les observations faites sur le comportement des gens dans le parc d’attraction.

Tout ça en régulant son parc d’attraction pour bénéficier au plus grand nombre. Le propriétaire du parc fait donc la loi chez lui pour que tout « ce plus grand nombre soit content ». Seulement si cette masse décide de quitter le parc Facebook, Zuckerberg devient directeur de plus rien du tout. Ainsi le pouvoir est aux gens qui décident de rester ou de quitter ce parc.

Le rapport de force entre les gens et le directeur du parc est donc déplacé. Le directeur, malin, le sait et il use constamment de de 2 types de leviers pour faire rester les gens dans son parc :

  1. faire du parc un endroit qui convient au plus grand nombre (en améliorant les fonctionnalités, supprimant ce qui gène, etc.)
  2. convaincre son public que ce parc d’attraction est indispensable pour leur vie sociale, leur vie tout court (faire de la publicité voire de la manipulation)

funny mugshot old man i am the lawAlors si l’innocent internaute se laisse avoir facilement par ces arguments, il ne faut qu’un peut de maturité digitale pour comprendre ces rapports de force (la maturité digital n’a rien à voir avec une quelconque notion d’âge ou de génération Y-digitale-native). Cette maturité digitale c’est celle qui vous permet de choisir en connaissance de cause les services que vous utilisez, qu’ils soient payant ou gratuit. Vous savez ce que vous donnez, vous savez ce que vous prenez.

Ainsi, avec un peu de maturité, vous pouvez transformer ces services web ou les quitter, alors que vous ne pouvez pas faire ça dans le métro. Car la différence entre le métro et l’Internet, c’est que sur Internet vous êtes libre.

Pourvu que ça dure et que le gouvernement ne transforme pas Internet en métro.

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