Comment reconnaître un article naze sur le numérique ?

J’ai du mal à écrire en ce moment.  Non pas parce qu’il n’y a rien à dire sur le numérique (mes derniers brouillons font facilement 3 pages A4), mais parce j’ai l’impression que mes articles n’auront jamais autant d’attention que les textes clickbait pré-mâchés que diffusent la majorité des médias online. Du coup, une grande lassitude m’étreint.

Mais non, je ne dois pas m’avouer vaincu par la nullité des articles produits par ces « journalo-growth-hackers » ! Alors dans une tentative pour réveiller mon instinct belliqueux, voilà un petit post qui part en guerre contre ces articles technos nazes qui volent votre attention. Comment les reconnaître ? Comment les éviter ? Cyroul est là pour vous guider.

Règle 1 : l’article naze cite toujours un ou plusieurs mots clés tendance

Soyons clair, le journaliste qui écrit des articles nazes le fait parce que vous les lisez. Et que lisez vous ? Des articles tendances. Des articles qui vont vous permettre de briller rapidement et facilement à la pause café devant votre manager ébahit par vos connaissances numériques. Mais vous n’avez pas le temps de les lire, alors il vous faut des articles prêts à consommer, prêts à mâcher. Et si vous en voulez, le journaliste les écrit. Et donc il est indispensable que le titre de son article comporte un ou plusieurs mots tendance.

A ne pas rater, 1 Français sur 12 est prêt à partager son conjoint avec un robot.

Le conseil de Cyroul : dés que vous lisez un mot clé tendance dans un titre (actuellement cryptomonnaie, bitcoin, robot, AI, intelligence artificielle, …), prenez bien votre temps avant de cliquer. Cet article va t’il vous être utile ? Va-t-il vous apprendre quelque chose ? Avez-vous vraiment besoin de savoir que des crétins anonymes sont d’accord pour accueillir un robot dans leur open space ?

Règle 2 : l’article naze cite toujours le nom d’une grosse entreprise ou d’une startup

Très souvent, les journalistes reçoivent des communiqués de presse contenant des informations et visuels prêts à copier-coller. Ces CP sont produits et envoyés par des agences de RP dont c’est d’ailleurs la fonction première. Mais quelle aubaine pour le journaliste pressé (et vendu) ! Recevoir un article déjà écrit qui ne demande que 5 minutes de relecture et modification de tournures de phrase (la phase d’appropriation) avant d’être diffusé.

Alors certes, le journaliste sait que d’autres articles (nazes comme le sien) sortiront en même temps, aussi il se presse. Le résultat étant un déferlement d’articles similaires sur Internet, vantant les mérites ou la sortie prochaine de tel ou tel produit pour le compte de telle ou telle société. Mais la boite de RP a bien fait son travail et le client est content. Pendant ce temps là, le lecteur lui, vient de manger de la pub en croyant lire de l’information.

Google en a marre qu’on parle d’Apple dans les médias, il préférerait qu’on parle de lui.

Le conseil de Cyroul : de façon générale, si le titre mentionne le nom d’une société de façon positive, il y a de grandes chances qu’il s’agisse d’un communiqué de presse. Si vous lisez l’article, utilisez votre sens critique car il n’est certainement pas objectif.

Règle 3 : l’article naze n’a aucune certitude, ni point de vue

C’est surtout à ça qu’on reconnaît un article naze. En effet, son rédacteur (ça m’embête de le qualifier de journaliste) a recopié un communiqué de presse ou une brève de l’AFP sans connaître le sujet. La conséquence c’est qu’il y aura une absence totale de point de vue ou de contradiction (vous savez thèse/anti-thèse) dans l’article naze.

Par ailleurs, le rédacteur ne voulant pas prendre de risque, l’intégralité de l’article sera au conditionnel. Faut le comprendre, il vous parle d’un truc qui potentiellement n’existe ou n’existera jamais, de toutes façons il n’en sait rien, il n’y connaît rien. Un journaliste, hein ?

Éventuellement en 2018, une nouvelle fonctionnalité existera peut-être sur le mobile des riches. Mais en fait on n’en sait rien.

Le conseil de Cyroul : dés que le titre est au conditionnel, ne lisez pas ! Une règle simple qui vous fera gagner beaucoup de temps.

Règle 4 : l’article naze a un visuel qui ne correspond pas au sujet

Alors forcément le rédacteur se retrouve avec un article qu’il a copié-collé-traduit d’un site anglais pour faire du clic. L’article ne dit rien, il parle de sujets que le rédacteur connaît vaguement (robot, IA, etc.) mais il doit l’illustrer. C’est là que la magie apparaît, et comme il s’agit de sujets technos, le rédacteur va piocher au hasard dans des stocks des photos qui ressemble au sujet qu’il traite. L’article naze se voit donc illustré par des visuels qui n’ont aucun rapport avec son sujet.

Il m’aura fallu 6 secondes pour retrouver l’affiche originel (ci-dessous) dont parle l’article de CNews. Non, vous ne rêvez pas, il ne s’agit pas du tout du même robot. Mais dans la tête de ce média, il vaut peut-être mieux gagner 6 secondes que se mettre à vérifier ce qu’on publie à ses lecteurs. Lecteurs ? Non, cliqueurs.

 

Le conseil de Cyroul : on est très très loin de la fonction de journaliste là. Alors ne lisez plus les médias qui ont ce genre de pratique. Ce sont des médias à clic pas à information. Laissez les crever dans leur coin. De toutes façons, l’étape suivante pour eux sera de se transformer en 10 minutes de buzzfeed à perdre.

Un bel exemple qui cumule les règles

Tiens, voilà un joli combo pour cet article qui cumule allègrement toutes les règles énoncées plus haut. C’est dommage, j’aime beaucoup le média à l’origine de l’article. Faut croire qu’ils se mettent aussi à la mode de l’article naze.

  • Règle 1, identifiez les mots clés tendances : #robot cuisinier, #robot domestique, #intelligence artificielle (non mais vous connaissez des robots qui ne sont pas basés sur l’intelligence artificielle ?).
  • Règle 2, relevez le nom de la marque : une petite recherche sur le sujet nous montre que Sony a du envoyer son communiqué de presse le 18/04. Ou alors il s’agit d’une information qu’ils ont diffusé sur leur site web (encore pire).
  • Règle 3, du conditionnel partout : cet article nous apprend que Sony va peut-être éventuellement sortir un robot cuisinier, mais rien n’est sûr, vous vérifierez ça dans 5 ans. Ah si, on a aussi la mention de Carnegie Mellon, mais ça me fait une belle jambe.
  • Règle 4, des visuels qui ne correspondent pas à l’article : le visuel représente un Aibo ERS-1000, robot qui n’est pas encore sorti dans le commerce en dehors du japon, mais qui a déjà fait l’état d’un beau communiqué de presse en novembre 2017. Absolument aucun rapport avec le robot cuisinier qui sortira soit-disant dans 5 ans.

Un beau combo pour cet article pourtant diffusé sur un média qui m’avait habitué à la qualité de ses articles. Alors pourquoi ce média (et beaucoup d’autres) publient ce genre d’article naze ?

Articles technos nuls = public peu averti = encore plus d’articles technos nuls

Les raisons de l’existence de ces mauvais articles sont multiples :

  • D’une part la pression sur les journalistes qui les oblige à publier beaucoup et surtout à faire du clic et qui les transforme copieur-colleur-growth-hackers. Car la question est simple: à quoi sert de lire des articles compliqués avec des raisonnement techniques compliqués si il suffit de partager une photo de robot hors contexte pour apparaître comme un professionnel du sujet ?
  • D’autre part beaucoup de journalistes ne comprennent pas grand chose au numérique. Car même si cela change un peu, il reste que trop de journalistes soit-disant sérieux considèrent la technologie avec dédain : la techno c’est sale et c’est réservé aux techos. Aussi, quand ils en parlent, ils vont préférer l’aspect superficiel (faut que ça soit simple) et sensationnel (faut que ça parle de GAFAM ou de grosses boites, éventuellement de startups). Seulement aujourd’hui usages et technologies sont infiniment mélangés, et on ne peut évoquer l’un sans l’autre. Le journaliste sérieux doit apprendre ça sous risque de perdre toute crédibilité sur le sujet.

Mais la véritable responsabilité est évidemment celle du lecteur. L’internaute est entièrement responsable de la bouse qu’on lui donne à lire. Comme devant la télé, il détient la télécommande et peut zapper de Hanouna au petit journal. A force de regarder Hanouna, les autres chaînes vont se hanounaniser (néologisme Cyroulien). La même chose sur Internet. Si l’internaute préfère baguenauder sur des articles à clic, les médias ne vont certainement pas investir dans des journalistes sérieux qui traitent le numérique avec ses spécificités.

Et le cercle vicieux se referme: articles technos nuls = public peu averti = encore plus d’articles technos nuls. La conséquence à long terme de la nullité du traitement journalistique du numérique, c’est l’abaissement de la culture numérique de toute la population. Car on sait déjà qu’il ne faudra pas compter sur l’Education Nationale pour redresser le niveau.

Ainsi, à un moment où la France a vraiment besoin d’embrasser le numérique véritablement, de se secouer pour comprendre et anticiper les enjeux éthiques, économiques et sociaux des nouvelles technologies, on se retrouve avec des grands médias qui ne savent pas parler de ces sujets.

Regardez mon gros noeud papillon rouge, il est beau hein ?

Un des derniers exemples les plus frappants a été le buzz ridicule autour du rapport Villani. D’un rapport plutôt médiocre pour les gens qui s’intéressent au sujet (voir carrément inachevé pour Bernard Stiegler à qui je ferai nettement plus confiance pour m’expliquer la vie numérique), les médias ont fait une foire au mot-clé tendance, illustré partout de photos de Villani gesticulant en nœud papillon rouge géant. Un show ridicule et limite gênant quand on voit le travail discret des autres pays sur le sujet.

Ainsi les médias traitent le sujet du numérique comme une foire permanente sans références, sans certitudes, sans réflexion, sans fond. Alors certes cette foire bénéficie aux politiciens avec leurs discours simplistes, à la Silicon Valley avec leurs services numériques qui truandent les utilisateurs idiots, aux vendeurs de rêve technologique qui dévalisent les patrons des PME-PMI qui n’y connaissent rien, mais certainement pas au développement d’une société numérique saine. Il faudrait que ça change. A quand une formation de vrais journalistes high-tech ?

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995