Mesure urgente : régulation du temps de smartphone des ados

Un article réservé aux futurs ou actuels parents. Les autres (notamment les ados) risquent peut-être de ne pas comprendre.


Je viens de faire un truc terrible… Un truc qui va à l’opposé de ce que je supposais être mes convictions les plus figées. Tel le tyran impitoyable d’une œuvre de fiction, j’ai régulé avec autorité le temps de smartphone de ma gamine.

Bon, vous allez me dire que vous aussi, vous régulez l’utilisation de cet outil. Sauf que ma gamine est une ado. Et pour une ado, supprimer le smartphone, même pendant quelques heures, c’est la fin du monde (« la fin de sa vie« ).

Seulement il y avait urgence.

Le confinement, révélateur de l’inadaptation de notre société

Apprendre la physiologie avec Instagram

En effet, depuis le début du confinement :
1- Nos ados ne sont plus confrontés au système scolaire à 100%. Car même si le système scolaire est très perfectible, il a le mérite d’exister et de proposer aux jeunes apprenants une alternative à leurs écosystèmes habituels (maison, médias, environnement, jeux vidéos).
2- Nos ados ont donc remplacé le temps non passé en classe par du temps 100 % numérique.
3- Et ce temps 100% numérique n’est hélas pas du temps de qualité, mais du temps 100% perdu.

Et oui, durant tout ce temps disponible, la plupart de nos ados ne vont pas aller regarder une vidéo pour apprendre pourquoi le noeud de Conway est un mystère mais plutôt regarder quelles sont les dernières conneries en vogue sur Tiktok. Ces conneries allant du défi de mettre une pièce dans un prise de courant, du #ShellOnChallenge, jusqu’au #SkullBreakerChallenge où le but est de fracasser la tête de ses « amis » insouciants en passant par apprendre des rumeurs non scientifiques (non jeune abruti, rajouter une pilule contraceptive dans son shampoing, ça ne fait pas pousser les cheveux, ça fait longtemps que je me nourrirais plus que de ça).

Bref des médias rapides (ex-médias sociaux) qui ont la particularité de rendre débiles ceux qui les regardent.

Les adultes, les enfants, mais hélas également les ados.

Mais les adultes, ils ne font pas pareil ?

Et qui pourrait blâmer les ados alors que les adultes font pareil, à leur niveau ? Quand ils s’abreuvent de BFM en continu, de discours politiques ou de rediffusion des Marseillais. C’est le même principe : du plaisir instantané à base de voyeurisme trash (BFM), de pornographie hypocrite (les Marseillais) et de création de polémiques stériles (discours politiques).

Le fameux « try not to laugh » challenge. Une sorte de bullying mais légal.

Seulement la grande différence avec les adultes, c’est qu’un ado est en pleine phase de construction. Il est à un moment privilégié de sa vie où, en accord avec ses hormones, il devrait mélanger curiosité absolue et envie de ruer dans les brancards. Un moment où il devrait avoir envie de tout tester (de l’utilisation de sa langue à l’hypocrisie des adultes, de la pratique de la musique à celle de l’écriture, etc.). Un moment idéal d’expérimentation, de test, de découverte de la vie.

Mais ces plateformes de divertissement (de youtube à tiktok en passant par facebook et instagram) tuent ce moment privilégié.

Les plateformes de divertissement contre l’adolescence

Comment apprendre les bases de l’électricité sur TikTok en mettant des pièces dans des prises de courant.

L’algorithme cynique et le interfaces (UI) imparables des plateformes de divertissement ont été pensé et travaillé méticuleusement (à base de dark patterns notamment) pour atteindre un seul objectif = que leur utilisateurs consomment et produisent du contenu en masse. Toutes les autres fonctionnalités de ces plateformes ne servant qu’à favoriser cet objectif.

L’ado n’a donc que deux choix quand il va sur ces plateformes : consommer du contenu et tenter de produire du contenu pour devenir un influenceur. Il n’a pas d’autres possibilités, pas de choix intermédiaire.

La « sociabilité » si revendiquée par ces plateformes lors de leur émergence il y a 15 ans s’est bien transformée en amas de commentaires de Minitel des années 80. Car définitivement, ces plateformes ne sont pas sociales, si jamais elles l’ont été un jour.

Ainsi l’ado, sur son smartphone, n’a d’autre choix que de consommer du contenu

Au mieux il deviendra une pseudo star d’un jour en créant du contenu idiot. Un contenu basé certainement sur des comportements déviants, de l’humiliation ou de la pornographie hypocrite (les tétons sont interdits, mais vous avez carte blanche pour montrer ou suggérer tout le reste), etc. Bref toutes ces stimulations bien connues qui vont chercher dans les instincts les plus bas du genre humain.

Au pire, l’ado deviendra un drogué de la consommation de contenus éphémères, un homo numericus debilitus. Il ne sera jamais satisfait. Il en voudra encore, encore et toujours plus. Il voudra être stimulé en permanence. Et il oubliera ce qu’il y a autour de lui…

Ne vous inquiétez pas, vous ne verrez pas un téton sur la plateforme, tout est sous contrôle…

Et pendant ce temps là, l’économie de la Silicon Valley s’épanouit

Pendant ce temps là, les propriétaires de ces plateformes s’enrichissent, tels des barons de la drogue moderne. Car plus il y a d’accros à leurs plateformes, et plus ces barons gagnent d’argent via les revenus publicitaires et ceux basés sur la revente des profils de leurs consommateurs.

Le prix de leur argent ? La perte de l’adolescence et certainement le futur de ces gamins. Car bientôt l’ado arrivera à l’âge adulte. Il ne saura rien faire en dehors de regarder du contenu sur les réseaux sociaux. Il n’aura qu’un objectif dans sa vie : construire une bulle dans laquelle se réfugier, branché sur un flux ininterrompu de contenus stimulants. Et il ne sera jamais satisfait jusqu’à la fin de sa vie. Il en voudra encore et encore. Tel le flux photo d’Instagram forcé de devenir un flux de vidéos. La 5G servira à ça : diffuser des contenus de plus en plus omniprésents, jusqu’à devenir omnipotents.

Pas de ce faux Internet pour mes enfants !

Continue, je sens que ton influence augmente!

Alors non, je ne veux pas ça pour ma fille. Je veux, même malgré elle, qu’elle découvre le monde, qu’elle vive son adolescence à fond. Et non, je ne veux pas qu’elle apprenne la vie sur des applications hypocrites qui censurent les tétons mais valorisent les petites filles qui se trémoussent à poil. Je veux qu’elle apprenne à vivre, ce qu’elle ne fera jamais couchée sur son lit, la tête plongée sur son écran.

Alors non, je ne regrette pas d’avoir régulé le smartphone à la maison. Il est grand temps de mettre des limites à la consommation de ces saloperies de plateformes. Il parait que les cadres de la Silicon Valley interdisent à leur enfant d’utiliser ces applis, pourquoi ne le ferions-nous pas ?

De me côté, je n’aurais jamais imaginé un jour devoir interdire Internet à la maison. Seulement, ne sommes pas sur Internet quand nous sommes sur FB, sur IG, sur Youtube ou sur TkTk. Non, nous sommes revenus à l’ère du Minitel. A l’époque où France Telecom contrôlait le contenu et les interfaces et où vous n’aviez d’autre choix que de payer pour le service. Et bien c’est la même chose, vous payez avec de l’attention, mais vous payez.

Et ce n’est pas Internet ça. Ce n’est certainement pas l’esprit Hacker-Maker qui a fait Internet et les débuts du web. Ce n’est pas non plus l’idée de la liberté de l’information. En fait, il serait vraiment temps de se poser pour réfléchir aux « valeurs » diffusées par ces saletés de plateformes. Pas certain qu’on les réutilise souvent ensuite…

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

3 thoughts on “Mesure urgente : régulation du temps de smartphone des ados

  1. Coucou Gaëtan,
    Effectivement je ne parle pas des conversations que nous avons eu avec ma fille car il s’agit de mon intimité familiale (tu connais ma frilosité sur ce sujet – il n’y a pas de photos de mes gamins sur les réseaux, et je ne parle pas de leur intimité sur mon blog).

    Mais oui, tu as raison, la première étape est de monter la culture numérique de nos enfants, autrement qu’en attendant que l’éducation nationale s’en charge. J’avais écrit un truc ici il y a des années : http://www.cyroul.com/usages-internautes/societe-digitale/nettoyer-internet-enfants/
    Ca parlait exactement de ça : que faire pour éduquer ses enfants à la société numérique future ?

    Et ta conclusion, hélas, rejoins la mienne.
    Ceci dit, je te conseille ceci ce cours passionnant de Claudine Tiercelin sur la démocratie et la connaissance (et en filigrane, la liberté). La connaissance rend t’elle libre ? Du coup la démocratie favorise t’elle la connaissance ? Un truc à faire écouter à ses gamins très tôt.
    https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/connaissance-verite-et-democratie-112-la-democratie-ou-lespace-des-raisons

  2. Cyroul,
    Tu abordes un sujet qui m’angoisse également, avec un peu d’avance de ton côté. Tu détailles beaucoup sur ce qu’est devenu le web aujourd’hui, et ce qu’on peut en percevoir via sa fenêtre d’ado. Je me rappelle qu’à cet age là ou presque, j’étais obsédé par les vidéos de Jackass, en téléchargeant un maximum, driftant paisiblement vers des vidéos de plus en plus trash. C’était complètement débile, dangereux, abrutissant.

    Mais tu n’abordes pas du tout l’approche que tu as eu avec ta fille. Comment en avez-vous parlé ? Comment a-t-elle réagi ? Est-ce que tu lui montre ces dark patterns ? Cela peut être utile pour d’autres d’avoir ton retour / votre retour là-dessus. Sauf si c’est trop perso.

    Ce qui m’angoisse aussi, c’est qu’en tant que parent, on a ce pouvoir (répressif) d’interdire, de contrôler autant que faire ce peut. Même si j’imagine que des solutions de contournement sont envisageables (je me rappelle cette histoire : https://www.theguardian.com/technology/2019/aug/13/teen-smart-fridge-twitter-grounded peut-être fake mais osef). Ce qui m’angoisse, donc, c’est que ce problème touche en réalité bien plus que de monde, adulte, pas ado. On devient débiles, abrutis. On remet en question la science sous couvert de « on a le droit de penser ce qu’on veut ». Internet tourne mal. Ca m’angoisse.

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