Objets connectés : entre usages pertinents et définitions opportunistes

Depuis quelques mois, la plupart des médias et des agences ont découvert que l’internet du web était en train de se transformer en internet des objets. Hélas, la plupart de ces médias (et agences) n’ayant pas d’argent pour se payer des spécialistes ont abordé ce sujet en lisant des blogs optimisés pour le référencement – des blogs connus pour leur qualité variant du assez médiocre au très très nul.

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Le résultat : des articles, des « études » ou des recommandations « stratégiques » qui mélangent le M2M (Machine-to-Machine), l’internet des objets et les objets connectés dans une grande mélasse où surnagent au même niveau des contre-vérités absolues et d’antiques évidences.

Certes, il est vrai qu’il s’agit d’un sujet complexe et que l’habitude des consultants est de simplifier (surtout quand ils ne comprennent pas grand choses). Mais il est temps d’apporter un éclairage un peu contrasté sur les objets connectés.

Objet connecté ou pas ?

Des objets « connectés » à Internet, il y en a plein. Mais comment les reconnaître ? L’une des façons de classer les objets connectés est d’utiliser une segmentation basée sur le hardware :

  1. connexion obligatoire à son téléphone ou pas,
  2. connexion à un accès wifi ou pas,
  3. connexion par réseaux basse fréquence
  4. connexion par carte SIM

Ce classement très cartésien, utilisé par les ingénieurs informaticiens et les marketeux du M2M, fonctionne très bien pour ranger tous les trucs qui se connectent à internet. Mais à quoi peut nous servir cette classification dans une démarche d’innovation ou de  Creative Technologist  ? A rien. Car n’appelons pas « innovation » le rebranding de quelque chose qui existe déjà SVP.

Il faut donc être capable de s’extraire du point de vue purement technique pour innover dans les objets connectés. Et la première chose à faire pour créer un objet connecté original consistera arrêter de l’assimiler à  un « objet-interface ». Une approche radicale qui vous permet de penser l’objet au centre de votre dispositif, plutôt que de faire de la fausse innovation que tout le monde fait déjà.

Non, les Google Glass ne sont pas un objet connecté !

googleglass

Oui, je sais, vous venez de lire 150 articles parlant des objets connectés qui citaient Google Glass comme exemple de référence d’objet connecté. Je m’en veux de vous dire que vous avez lu 150 mauvais articles.

Car posez-vous la question : « quelle différence de service ai-je entre cet « objet connecté » et mon téléphone mobile connecté à Internet ?

Si la réponse est « rien », alors il ne s’agit pas d’un objet connecté mais d’une interface qui vous connecte sur internet pour y faire vos activités habituelles. Comme votre ordinateur, votre mobile ou votre tablette qui ne servent à rien si vous n’êtes pas derrière pour y consulter vos mails, y mettre des photos sur instagram, ou perdre votre temps avec 2048.

glassOr, qu’est ce Google Glass vous apporte de plus que votre téléphone mobile comme service ? Rien.

Tel l’Oculus Rift ou un Data Glove, Google Glass ne sert qu’à envoyer et recevoir de la data en fonction des actions de l’utilisateur. Il s’agit donc d’une simple interface, comme un clavier ou un écran tactile, par opposition à un « vrai » objet connecté qui lui est capable d’agir sans l’utilisateur.

Prenez par exemple le nouveau concept de Withings (des vendeurs de trackers sous toutes les formes). Il s’agit d’une montre à gousset classique dans laquelle on a rajouté des capteurs pour la transformer en un objet connecté utile, beau et intéressant. Rien à voir avec une smart watch servant à jouer à 2048.

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C’est l’arlésienne du frigo connecté qui recommence…

J’ai trop vu de présentations de consultants (de grosses agences que je ne dénoncerai pas mais elles se reconnaîtront car elles me lisent, sinon elles ne m’inviteraient pas à leurs pinces fesses mondains) mélanger dans le même sac Google Glass, les smart watch, les tablettes, téléphones mobiles et des bracelets connectés ou autres véritables objets communicants pour le plus grand plaisir des amateurs de buzzwords. Mais c‘est mal, car cette confusion est  plus que néfaste pour les marques.

fridge
Trop cool, je peux lire mes mails sur le frigo familial. Mais pour le porno comment on fait ? Hein, comment ?

Rappelez vous le frigo connecté. Cela fait plus de 15 ans qu’on en mange à toutes les sauces du « frigo connecté ». Ca fait plus de 15 ans que des marques tentent de vendre ce frigo connecté, qui permet à la ménagère (fictive) de consulter internet en faisant la cuisine. Résultat : ça fait plus de 15 ans que le frigo connecté ne se vend pas. Les seul frigos connectés qui se vendent étant les frigos compatibles smart grids.

Dire que Google Glass est un objet connecté, c’est un peu comme mettre un navigateur web sur votre frigo : ça ne sert  à rien.

Ceux qui profitent de la confusion « objets connectés – interfaces »

Forcément. L’évolution des termes « objets connectés » (cf. schéma ci-dessous) nous montre qu’il s’agit d’un terme à la mode depuis 2013.

objetsconnectes
Évolution de l’intérêt pour la recherche « Objets Connectés » sur Google

Or, si il est bien une certitude, c’est que le commercial sait identifier une tendance. Alors l’on voit depuis moins d’un an débarquer la mention « objet connecté » sur tout et n’importe quoi : du Machine-to-Machine à l’application disponible sur tablette.

1762strategies_originalQui en profite ? Les marques et agences peu scrupuleuses (aucun problème pour raconter n’importe quoi pourvu qu’on parle de la marque), les médias RP qui copient collent les communiqués de presse des premiers, les médias journalistiques qui y voient une opportunité de trafic en écrivant des dossies « objets connectés » et bien d’autres encore. On fait du bruit, mais pas de qualité.

Mais ceux qui se régalent sont les développeurs d’OS. On a appris récemment par exemple que Google prépare son kit de développement Android pour créer un standard des « objets portables » autres que smartphones et tablettes. Mais on oublie trop vite que Microsoft avait fait une annonce semblable il y a 2 ans, pour en refaire une avec « lab of Things » (un agrégateur de datas d’objets très interessant mais dont je n’ai plus aucune nouvelle depuis 8 mois) et encore une annonce avec Windows Embedded Compact 2013, version spéciale de l’OS Microsoft pour l’internet des objets. N’oublions pas non plus Apple, et son IBeacon, une manière intelligente de créer un unique objet connecté pour les réunir tous (un peu comme le Mother de Rafi Haladjan). Mais on pourrait aussi parler de Riot  (français) et de bien d’autres nouveaux OS spécialisés sur les objets connectés.  Bref, ils sont tous sur le sujet : les gros pour essayer d’imposer leurs standards et les petits pour leur grappiller le marché avant que les gros ne s’y imposent.

Wearables-Apple-vs-GoogleBref, un beau bordel marketing et publicitaire où  les contre sens et les amalgames sont monnaie courante. Un contexte très complexe pour ceux qui veulent investir sérieusement ce sujet. Car ce sujet est stratégique pour toutes les entreprises. 

Les enjeux des objets connectés sont gigantesques 

En effet, les enjeux et le périmètre de l’internet des objets sont uniques : du M2M à la campagne publicitaire plus ou moins sérieuse. Le contexte est plus que favorable pour lancer de nouveaux produits, réveiller une marque vieillotte ou la rendre obsolète en peu de temps. Il est donc fondamental de s’intéresser à ce sujet de façon sérieuse. 

Encore plus que l’internet en son temps, les objets connectés sont le futur. Confondre ces objets et leurs potentiels avec de simples interfaces gadgets (du genre Google Glass ou smart watch) est désastreux. C’est à nouveau essayer de créer dans le digital en oubliant sa composante première : l’utilisateur, l’usager, le passant.

Dans la continuité de mon article innovation VS media, si on considère que les cycles d’innovation se rapprochent, on peut considérer que c’est le moment où jamais d’investir dans la R&D centrée utilisateur. 

innovation

A l’issu de cette période, on trouvera deux types de marques/d’entreprises : celles qui auront inventés de nouveaux objets créant de nouveaux usages, et celles qui dépenseront des centaines de milliers d’€ pour rattraper les premières.

Ca vous rappelle quelque chose ? Normal, c’est l’histoire du marketing et de la communication sur Internet.

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

16 thoughts on “Objets connectés : entre usages pertinents et définitions opportunistes

  1. Le but de ce blog est d’expliquer et de contraster les points de vue trop vulgarisateurs, c-a-d montrer le potentiel et la complexité. Et là je pense que je devrai encore écrire quelques billets pour expliciter tout ça tant vos réponses sont interessantes.

    @Gilles_Bertaux La distinction que j’utilise n’est pas universelle. Elle dépend en effet de l’utilisation que l’on peut faire d’un objet connecté. Dans mon cas (création d’innovation), il est désastreux de confondre interface et objet connecté. L’un empêche l’autre.
    Quand le public sera un peu plus familiarisé avec ces objets, je pense qu’on pourra à nouveau se passer de précision, mais pour l’instant, elle est importante pour permettre de pousser les concepts jusqu’au bout sans faire de copier coller de l’existant.

    @Jean-Philippe Encausse oui, les interfaces créent les usages, etc. (lire mon article à ce sujet sur influencia : http://www.influencia.net/larevue/contact/index.php?page=15 ). Donc on pourrait tout qualifier d’objet connecté (même un PC) ou d’interface.
    C’est un raccourci facile à faire. D’ailleurs beaucoup de journalistes ou agences le font. Ca regroupe tout ce que le quidam ne comprend pas dans un gros sac. C’est plus facile à vendre, mais ça ne risque pas d’aider les personnes à développer leur vision du digital.

    Pour ma part, je tente de bien baptiser les choses. Ainsi, pour moi, une API n’est pas un objet connecté. C’est une interface de programmation. On ne peut mettre dans « objets connectés » tout ce qui est utilisé au quotidien par les utilisateurs. Sinon on y rajouterais l’email, le ftp, les jeux vidéos, l’internet, et pourquoi pas la télévision (la future « télévision connectée », sur laquelle certains font déjà leur beurre).

    @Xavier Morin « Il faudrait plutôt à mon avis distinguer « périphériques mobiles » (dont les wearables type smartwatch, glass, etc. font partie comme vous le rappelez) qui n’ont d’intérêt que dans l’interaction utilisateur, et « objets connectés » qui amènent du service hors interaction utilisateur, dans leur relation machine-to-machine… » Excellente définition. J’approuve à 100%.

    1. (pas digital ou digitale mais numérique cf. RadioKawa) Sinon je suis d’accord avec toi mais ça dépends du point de vue d’ou l’on se trouve. Pour les utilisateurs de SARAH c’est 1000x plus simple de leur dire vous avez un plugin Fitbit, Allocine, et Karotz que vous allez interconnecter car eux même n’ont pas forcément les connaissance de ce qui est encapsulé. L’abus de langage sert la simplicité

  2. Bonjour et merci pour l’article,

    Disclaimer, je développe le projet SARAH (http://sarah.encausse.net) dont l’objectif est d’interagir avec les objets connectés.

    A mon sens, le terme « objet connecté » est effectivement un abus de langage pour le puriste de l’électronique mais qui a quand même une logique. Dans SARAH j’intègre aussi dans la notion d’objet les services web type « allociné » qui n’ont rien de physique mais qui en terme de programmation sont des objets / outil / service / etc… qui ont la particularité d’être utilisé quotidienne par l’utilisateur.

    La frontière entre l’objet et interface est aussi très proche. Mais les Google Glass ne sont pas qu’une interface vision tête haute, il y a de nouveaux usages qui sont en cours de développement et qui ne peuvent pas se faire via juste le mobile. Il y a pas mal de technos dans les lunettes. Il faut juste le temps d’innover…

    Je prends le contre pied mais c’est un peu comme dire « On a rien inventé, tous ces trucs ont des transistors qui existent depuis des décennies ». Je pense qu’il faut laisser le temps d’itérer sur l’innovation avant de taper sur ce qui existe actuellement.

  3. Bonjour Cyril,

    Effectivement tu fais bien de rappeler ces différences essentielles entre objets et interfaces. Je m’occupe aujourd’hui de http://techobject.net le portail est actuellement un MVP qui liste toute sorte « d’objets connecté », leur caractéristique, et de donner un aperçu des intentions d’achat de chacun.

    En fait, je partage totalement ton point de vue, toutefois, dans les faits, cette différence ne fait-elle pas sens que pour ceux qui sont familiarisés avec ce marché ? Le terme objet connecté n’est il pas une dénomination générique pour définir un certain type d’objet qui intègre désormais une composante technologique, une capacité à mesurer et manipuler des informations en temps réel ?

    À mon sens, il y a davantage une échelle de connectivité d’un objet (de gamme ?) : tu vas avoir une smartwatch qui ne sera en réalité qu’une interface connectée, et à un niveau beaucoup plus élevé, tu auras des senseurs interfacés au travers d’une API qui apprennent des données qui transitent (machine learning).

    Quoiqu’il en soit merci pour cet article, et n’hésite pas à me donne ton avis sur techoject nous aimerions beaucoup avoir tes retours ;)

    Gilles.

  4. Bonjour,

    Merci pour ces précisions bonnes à apporter et sujets à démythifier.. J’ai juste un petit souci dans votre distinction « interface » versus « objet connecté ».
    Car il y a souvent des IHM sur les objets connectés… Il faudrait plutôt à mon avis distinguer « périphériques mobiles » (dont les wearables type smartwatch, glass, etc. font partie comme vous le rappelez) qui n’ont d’intérêt que dans l’interaction utilisateur, et « objets connectés » qui amènent du service hors interaction utilisateur, dans leur relation machine-to-machine…
    Le frigo connecté ne décolle pas car le gain utilisateur est trop faible. Il n’en sera sans doute pas de même avec la voiture connectée ou la maison connectée par exemple… Car le « périmètre fonctionnel » de ses objets est bcp plus vaste qu’un frigo, par conséquent, du gain utilisateur pourra être généré par le seul fait de les rendre connectés et communicants. Les nouveaux usages s’imposent grâce au gain perçu et à la qualité de l’expérience utilisateur… Ce qu’ont réussi à faire les smartphones en leur temps.

    Au plaisir de vous lire,

    Xavier Maurin
    Consultant UX – KStrategy

  5. bonjour,

    je fais un disclaimer direct: je bosse pour Aldebaran Robotics MAIS je suis un lecteur et follower de longue date. Nous avons réalisé le robot NAO que tu dois connaître. Objet connecté? Interface? Je serai curieux d’avoir ta perception

    1. Bonjour Nicolas,

      Oui je connais très bien Aldébaran. Et d’ailleurs vous avez acquis il y a quelques années le Karotz (un article écrit avant votre acquisition : http://www.cyroul.com/societe-digitale/karotz-manque-de-jus/ ) qui est un pur objet connecté.

      Pour en revenir à ta question : NAO, interface ou objet connecté, elle est facile à répondre.
      Car qu’est ce qu’un robot ? Si on considère qu’il ne s’agit que d’une machine prédéterminée, alors le robot est l’équivalent d’un ordinateur. Connecté ou pas, il fera ce qu’on lui demande. C’est donc un objet. Et si il est connecté à Internet (pour envoyer ou recevoir des informations), c’est un objet connecté. Nao ne peut être une interface car ce n’est pas à travers NAO que je vais effectuer des tâches sur Internet (jouer à 2048 ou consulter mon Facebook).

      En revanche, si on dote Nao d’une capacité d’auto-apprentissage et de la possibilité de dépasser son programme originel pour effectuer des tâches non prévues, alors on vient d’inventer une forme de « vie artificielle ». Et là ce serait tout de même très réducteur de l’appeler simplement « objet ». Mais ça c’est un autre débat.

      1. merci pour la réponse

        Je suis OK sur l’idée d’objet connecté. Au niveau interface, je suis moins tranché. Tu ne peux pas tout faire bien sûr (NAO ne peut pas te montrer de photo sur lui aujourd’hui, et ce n’est pas la volonté), mais il peut lire ton flux, et il peut poster pour toi. Il peut retranscrire ce que tu lui dictes dans evernote. Il peut utiliser ton agenda gmail. Je pensais aussi à interface dans un sens plus large (et peut-être un abus de langage). Si ma télécommande est une interface de contrôle de la télévision, alors NAO est tout autant une interface (ex: il peut piloter mon boitier de home automation ou mon rumba)

        pour la vie artificielle au sens où tu l’entends, on n’y est pas encore. L’apprentissage n’est pas encore aussi évolué que ça, mais on arrive à donner le sentiment de vie, de sorte que si on ne se dit pas « c’est un humain », on n’est plus – en terme de perception – purement dans l’objet. C’est vraiment un sentiment hybride.

        Si ça te dit, je serais ravi d’en parler plus en profondeur à l’occasion, voire de te ramener un petit NAO. Pas sur de pouvoir te le laisser définitivement, mais vu que tu as l’air de tourner pas mal autour du hardware en ce moment…

        1. Je pense qu’il ne faut pas confondre l’utilisation de base d’un produit avec de la gadgétisation.

          Nao n’a pas été conçu pour lire son flux ou transcrire son Evernote. Il existe déjà Siri ou feedly qui font ça très bien. pas besoin d’un robot pour ça. De la même façon, si j’ai une télécommande de TV (et des doigts), je n’ai pas besoin de Nao pour changer de chaîne à ma place.

          Mais tu as raison, j’aurai du utiliser le terme IHM (interface homme-machine) au lieu d’interface tout court, cela aurait été plus pertinent. Et là on ne peut pas dire que Nao soit une IHM. Il peut l’être, c’est sûr, mais il est tellement plus.

          Et avec plaisir pour une démo du Nao, je le connais déjà, mais ils seront ravis de jouer avec chez Curiouser.

          1. c’est noté, je prends pas le rdv tout de suite, mais dès que notre nouvel OS est released, je viens vous faire signe :)

          2. coucou,

            long time no news… :) mais ça y est, plein de choses se sont enfin passées, donc je reviens avec ma proposition. On peut gérer ça par email? Je suis à nrigaud (@) aldebaran dot com

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