6 dessins des réseaux Internet à ne pas mélanger

Il m’est devenu de plus en plus agaçant d’entendre certains de mes étudiants ou même des (nouveaux) clients, parler du web, de l’internet, de Facebook, de leur PC, de leur Iphone comme d’un espèce de gros sac d’où sortir des généralités, souvent fausses, portant l’étiquette “Internet”. Quelques exemples de généralités abusives : le mythe du 2.0, l’innovation digitale, la gen Y digitale, le geek et bien d’autres encore …

Aussi, investi de la sainte mission de propager la compréhension de l’Internet dans l’univers, j’ai tenté de vulgariser en image les différents réseaux numériques les plus connus dont 5 utilisent Internet. L’exégèse de cette fresque titanesque (merci Power Point) se trouve sous le schéma. Bonne lecture.

digital-networks-cyroul

Minitel1985 : le minitel

“L’internet à la française.” “Nous avions 20 ans d’avance” (l’invention du Minitel date de 79 d’après la Wikipédia, mais le projet a été validé en 84). “Nous avions inventé l’Internet grand public avant les américains.”

Cocorico chante le coq les deux pieds dans le purin… Car le minitel était en réalité une belle arnaque des PTT (devenu par la suite France Telecom) :

  • D’une part les services hébergés sur le Minitel devaient payer aux PTT leur droit de présence sur le réseau.
  • D’autre part les utilisateurs devaient payer un abonnement Minitel aux PTT, mais aussi et souvent devaient payer les services qui n’étaient pas gratuits (fallait bien que Xavier Niel gagne un peu de sous en vous aidant à vous rincer l’oeil, petits cochons).

Bref, les PTT s’engraissaient en mangeant des 2 côtés. Et sans aucun concurrence accessible car le français n’avait aucune alternative (monopole d’état oblige). Un véritable réseau numérique étatique et captif. Personne ne le regrettera (sauf les actionnaires d’Orange).

2-realweb1993 The “original” web

Si vous lisez ce blog, vous savez déjà que je voue une admiration certaine aux pionniers du web, ceux par qui l’Internet a existé. Mais aussi et surtout à l’état d’esprit qui a développé cet internet : la culture du hacking, l’esprit du Libre, et surtout la volonté de libérer l’information pour tout le monde, partout.

Le web des années 95 a matérialisé cet idéal. Chaque site était développé par des bidouilleurs (le DIY était la norme, wordpress n’existait pas), la plupart du temps pour transmettre leurs idées et leurs passions sans trop d’arrières pensées commerciales. L’hypertexte a favorisé la culture du lien, permettant aux sites de n’exister que dans un réseau de pairs et de recommandations justes.

Vous supprimiez un noeud (un site) et même si le web continuait à exister, il vous manquait ce lieu, ce territoire. Car le web possédait une géographie mesurable, appropriable. Un Internet vraiment humain. Un réseau numérique dont l’exploration dépendait de vous et du temps passé à le découvrir.

Google Internet1998 The Google Internet

Au début, quand Google arriva, rien ne le distinguait de ses collègues moteurs (en dehors du fait qu’il était nettement plus rapide). Et puis, il devint petit à petit plus efficace, en intégrant des annuaires, en récupérant des résultats d’autres moteurs, etc. Malin le Google.

Seulement, le succès de Google a modifié brusquement l’équilibre du maillage du web. D’un seul coup les sites à gros budgets, capables d’optimiser leur référencement, sont passés devant les sites amateurs incapables de suivre les changements orchestrés par le moteur des moteurs. Pour les très riche, il suffisait même d’acheter sa place sur la SERP (page de résultat) de Google pour être présent, alors pourquoi s’embêter avec du contenu intelligent ou bien écrit ? Car pour Google, qu’importe la qualité du contenu, seule compte la qualité du référencement.

Aujourd’hui Google continue son tri du web. Il filtre pour vous les résultats pornographiques, mais aussi les informations qui ne vous intéresseront pas. Nous voilà dans l’ère des online filter bubbles, bulles d’informations où votre vision d’internet est celle que Google veut bien vous renvoyer. Un réseau sur mesure et pré-sélectionné (mâché ?) pour des gens pressés.

 

Social media2006 : The social media

Médias sociaux“. Cette appellation m’a toujours fait marrer. Vous connaissez des médias asociaux vous ? Mais voilà, propulsés par le succès de Facebook, les réseaux sociaux à vocation publicitaire se sont mis à pulluler, et les publicitaires ont appelé ça “média social”.

Mais quels sont les types d’information que vous récupérez quand vous consultez un média social  :

  • Des contenus issus de médias plus ou moins aguicheurs et mensongers. Car hélas, les contenus qui tournent le plus sur les réseaux sont bien souvent ceux qui tâchent le plus. En effet, on ne trouve pas ‘”sérieux et responsable” dans les piliers de la viralité de contenu (humour, sexe, trash, polémique, etc.). Les médias l’ont compris. Ils veulent du clic et de la page vue. Alors ils multiplient les articles aux titres et photos d’accroches viraux. Vos “amis” partagent joyeusement, trop fiers d’avoir trouvé cette perle avant tout le monde…
  • Des contenus personnels qui vous dérangent un peu, soit parce que vous n’avez pas envie de partager l’intimité de votre “ami” qui se prend en photo. Les raisons de ce refus sont multiples : gêne, envie, jalousie, etc. Mais vous préféreriez définitivement que vos amis soient moins exhibitionnistes dans leur bonheur ou leur malheur.
  • Des liens sponsorisés des clients de ces médias sociaux qui arrivent soit dans votre flux, soit sur votre sidebar avec des jolies icônes disant que vos “amis” adorent / ont lu cette pub. Non, ce n’est définitivement pas votre faute si vos amis sont cons.
  • Et quelques rares contenus intelligents qui surnagent là-dedans.

Bref, les réseaux sociaux sont des réseaux dont vous (et vos “amis”) sont les produits et dont l’unique activité est de propager du contenu viralisable.

5-dumbphone2010 : the Smartphone Internet

D’une façon purement marketing, c’était très malin d’appeler un téléphone mobile “smart“phone, même si c’est en réalité complètement faux. Dumbphone aurait été nettement plus approprié. Car dans une perspective cognitive, le smartphone ne rend pas du tout les gens plus intelligents. La preuve, les utilisateurs de smartphone se servent de leur outil mobile pour :

  • Jouer à des jeux cons et répétitifs. Sachez-le : aligner des couleurs ne rend pas intelligent du tout. Il doit bien y avoir quelques chercheurs qui ont réussi à faire gagner des chimpanzés à Candy Crush (forcément car le niveau de difficulté du jeu s’adapte au joueur).
  • Acheter des jeux. Il faut bien renouveler l’intérêt de cet objet qui vous a couté 250 €.
  • Utiliser des applications qui amenuisent leurs capacités cérébrales.Je suis perdu j’ai pas Google Maps“, “Sans mon Calendar je ne sais plus ce qui se passe“, “mince, j’ai reçu une goutte, vite je check l’app Weather pour voir si il pleut dans la région !“.
  • Acheter des applications. Il faut bien épater les collègues de bureau avec des apps qu’ils n’ont pas.
  • Ne plus communiquer avec leurs voisins physiques mais avec des personnes physiquement éloignées. Le smartphone permet en effet de se couper de la présence physique des autres. C’est agréable pour les gens qui n’aime pas les relations tactiles, mais ça remet gravement en cause le système de proxémies de notre société (j’en parle dans cet article d’Influencia).
  • Acheter des amis physiques sur des sites de rencontre. Vu qu’on ne discute plus avec les gens autour de nous, autant les rencontrer en ligne.

En bref, un réseau dont vous êtes le produit et qui rendrait même jaloux le Minitel dans sa capacité à vous faire acheter des choses inutiles.

safe internet 2015 The Safe Internet

Il faut croire qu’il y a quelque chose qui dérange les gouvernements dans les mots “libre circulation de l’information“. Ces gardiens de la démocratie sont tellement gênés par la mauvaise utilisation d’Internet par les méchants ennemis de la société qu’ils proposent, tous bords politiques confondus, de surveiller Internet pour nous autres, pauvres brebis égarées dans la jungle numérique. Sympa non ?

Seulement cette promesse caricaturale et déformée d’un “Internet propre” met sur le même plan les terroristes (qui posent des bombes), les pédophiles (qui posent des photos) et les utilisateurs de P2P (qui regardent des films en streaming sans payer les distributeurs). Et cette promesse est en train de devenir une norme dans les pays qui combattent l’évolution des sociétés, ceux qui veulent que leur pays reste dans le 20e siècle (la Chine, les USA, la France, et d’autres dictatures qui ont besoin de surveiller ce que font leurs gouvernés). L’étape logique suivant cette surveillance étant la dénonciation (à quand jecafte.gouv.fr) puis la censure étatique de sites dissidents.

Le réseau surveillé devient alors un panopticon, où vous vous auto-censurez de crainte de vous faire remarquer, avant d’être banni du réseau le jour où vous ne correspondez plus aux standards admis.

Conclusion : Internet libre ou pas

J’aurai pu ajouter à cette représentation, les BBS ou Usenet ou encore TOR et le réseau de l’Internet des Objets. Mais ces réseaux me semblaient inintéressants par rapport à l’objectif de cet article. Car l’objectif de cet article était double :

  1. D’une part d’être capable facilement de comprendre que Facebook n’est pas Internet, qu’une application smartphone n’est pas un navigateur web, et que si le Minitel n’a JAMAIS été l’ancêtre d’Internet, il aurait tout à fait pu être l’ancêtre du Iphone.
  2. assange-manning-snowden

    Assange, Manning et Snowden statués à Berlin

    D’autre part de prendre un peu de hauteur et de perspective sur les libertés numériques dont nous sommes privés peu à peu. Car la défense de toutes les libertés ne pourra se faire qu’en défendant la capacité des réseaux à faire circuler l’information librement. Ceux qui défendent cette liberté (les Chelsea Manning, Julian Assange, Edward Snowden) sont aujourd’hui en prison ou traqués par les polices du monde bien pensant. Ils sont pourtant les héros du 21e siècle, des macro-héros de la liberté d’expression personnelle et de la libre circulation de l’information. Aberration d’un monde qui veut être libre sans savoir ce que c’est.

Voilà, j’espère que ce (court) article vous aura fait au moins un peu réfléchir sur la différence entre les réseaux, et l’importance de leur neutralité et liberté. Il y a certainement des modifications à faire dans la représentation de ces réseaux. Si vous en voyez, n’hésitez pas à commenter ci-dessous.

Et bonne circulation sur les réseaux libres.