Apocalypse numérique #2 : la dépendance du mobile

Dans la petite série Apocalypse Numérique, voilà un nouvel épisode proposé cette fois par Apple. En effet, pour la Worldwide Developers Conference – la grand’ messe de tous les développeurs macOS, iOs, watchOS et même tvOS du monde – la firme à la pomme a diffusé la vision dystopique d’un monde privé d’un seul coup des applications Apple. Damned !

Évidemment, ce film technocentrique peut être vu de différentes façons. On peut en rire en appréciant la bonne blague ou paniquer devant le résultat de la politique marketing des Californiens de la Silicon. Mais regardez plutôt, et on en cause après le film.

Ce que nous montre vraiment le film

  1. Un développeur d’Apple, cool mais égoïste, s’installe dans une salle serveur moche. Le mec est cool, car il écoute de la musique des 80’s, qu’il arrose une plante verte et qu’il a un truc zen de chez Natures et Découverte. Le mec est égoïste, car il n’a pas conscience de gâcher de l’électricité pour des trucs zen. Et la salle serveur est moche car elle pue le désinfectant et la surveillance de masse. Une salle serveur digne des années 50, quand le clergé IBM était le seul à accéder à la « magie technologique des ordinateurs » (pas longtemps après leur tour de chauffe avec le 3e Reich). Bref, on est loin de l’ère des hackers et des bidouilleurs de code.
  2. Le nerd débranche une prise et les applications du monde entier s’éteignent d’un coup. Triste, mais réel, constat d’une réalité concrète. Car non, ICloud n’est pas dans les « nuages » au dessus de vos têtes, ICloud est situé dans un data center. Et ce data center peut être situé aux USA ou ailleurs dans le monde, vous ne le saurez jamais. Ce dont vous pouvez être certain en revanche, c’est qu’Apple a le pouvoir de couper votre Iphone, et l’accès à toutes vos applications à distance. Votre vie numérique est donc dans les mains d’Apple et de ses développeurs. Alors heureux ?
  3. Et là, un « jeune à gros écouteurs sur la tête » qui joue sur mobile et n’a plus accès à son jeu. Oh, pauvre consommateur d’Iphone, ça veut dire que tu vas être obligé d’ouvrir les yeux sur ce qui t’entoure ? Et pire, peut-être devras-tu sortir de chez toi pour t’apercevoir que les jeux de plateau (ex-jeux de société) ont évolués depuis 20 ans et n’ont jamais été aussi géniaux.
  4. Ensuite coupure des SMS et messageries de 3 suédois (quoi, 2 grandes blondes et un roux – soit c’est la Suède, soit c’est l’Amérique de Trump. J’espère pour Apple que c’est la Suède). Donc 3 suédois qui déjeunaient tranquilles en regardant leurs smartphones sont maintenant obligés de se regarder. Argh ! Peut-être vont ils s’apercevoir qu’en fait ils n’ont rien à se dire !
  5. Évidemment le gros qui fait du sport avec sa iWatch, arrête de faire du sport pour regarder sa montre. Car quel intérêt de faire du sport si on ne peut communiquer ses stats à ses amis, vraiment ?
  6. La chinoise immigrée qui ne peut plus parler avec ses amis Chinois qui sont restés au pays. Faut comprendre Apple, les ventes d’Iphone ne sont pas bonnes en Chine, il faut absolument redresser son image.
  7. Le gamin obèse qui bouffe des trucs trop sucrés devant une tablette et qui hurle parce que son jeu ne marche plus. Le bonheur familial selon Apple. Ca fait rêver, il manque plus qu’à lui faire regarder Hanouna au gamin.
  8. Et les 3 hippies fumeurs de ganja dont le GPS plante et qui ne savent pas lire une carte routière. La ganja fait décidément du mal, à moins que ce soit l’utilisation du GPS.
  9. L’attention whore qui distribue ses selfies à la cantonade. Et évidemment personne n’en veut. Petite faute d’observation de la part Apple ici, car la plupart du temps il y a un élément sexy, trash ou étonnant pour faire fonctionner un selfie. L’attention whore qui ne montre pas ses boobs n’aura aucun succès, sache le Apple.
  10. Le face swap à coup de chirurgie esthétique. C’est pour faire rire forcément. Mais est-ce drôle ?
  11. Et puis on entre dans le marché noir selon Apple. Première rencontre : le revendeur de CD à la place d’iTunes. Alors non Apple, ce n’est pas la même chose. Quand tu achètes un CD, tu peux t’en servir sur tous les lecteurs. Alors que quand tu achètes un titre iTunes, tu as intérêt de payer ton abonnement Spotify ou Deezer pour l’écouter sur tes autres devices – merci les DRM.
  12. Autres rencontres, le gars qui écrase des bonbons… Candy Crush… Tinder avec des hommes huilés en vitrine. Il n’y a pas de femmes sur Tinder ? FarmVille 2 et son lama en vrai. Et le mec avec son mégaphone qui hurle des hashtags pour se faire entendre de la foule. Une vision très growthacker-centric de Twitter.
  13. Et enfin, le message final aux développeurs : « keep making apps. The world is depending on you. » Je ne sais pas comment un développeur bien dans sa tête peut être fier d’avoir créé un monde comme ça.

La dépendance aux technologies mobiles : une réalité…

Cette vidéo peut être vue de deux façons.

La première, un constat sur l’immensité de la dépendance humaine aux technologies mobiles. Apple ne se trompe (hélas) pas : la population mondiale est dépendante de ces technologies mobiles, et l’est chaque jour davantage. Imaginez votre prochain voyage en voiture sans GPS pour vous dire où tourner sur la Rocade et où éviter les radars. Imaginez être obligé d’imprimer vos billets pour prendre votre train (ah mince, vous le faites déjà ? Vous passez par Voyages Sncf c’est ça ?). Imaginez d’être obligé d’attendre d’être chez vous ou au boulot pour lire vos e-mails ou les conneries de vos connaissances sur Facebook. Quelle impatience ce serait…

Non, c’est une évidence, nous devenons dépendants aux applications mobiles. Le fantasme du ATAWAD (Anywhere, Anytime, Any device) devient une réalité que ça nous plaise ou non.

… Mais pas une réalité irréversible.

La deuxième façon de voir ce film, c’est regarder le travail de normalisation de comportements aberrants.

  • Car non, ce n’est pas normal de laisser son gamin tout seul devant une tablette à manger des trucs sucrés. Sauf si, évidemment, vous voulez en faire un futur consommateur débile.
  • Non, ce n’est pas normal d’avoir 3 mecs dans une voiture qui ne savent pas lire une carte.
  • Non, ce n’est pas normal d’être dépendant de Candy Crush ou de n’importe quel autre jeu vidéo. Même si des psys payés pour, tentent de vous faire croire que ça l’est.
  • Non ce n’est normal de faire du sport le nez fourré dans ses datas. Imaginer que des données brutes vont remplacer ses sensations corporelles, c’est dresser un mur entre votre corps et votre cerveau.
  • Non, ce n’est pas normal de parcourir le monde les oreilles dans un casque et la tête dans son mobile, sans regarder ce qui vous entoure. Restez chez vous !
  • Et enfin, non, ce n’est pas normal de donner sa vie numérique à Apple en n’ayant pas peur que leurs serveurs disparaissent un jour.

Or ce film, tente de montrer que tous ces comportements sont normaux alors qu’il n’en est rien. C’est grave. Vous riez en voyant les 3 cons dans une voiture incapable de lire une carte ? Faites vous du soucis pour le futur du genre humain. Vous riez en voyant le gamin crier devant sa tablette qui marche plus ? Dites vous que son éducation est à refaire intégralement. Vous riez en voyant les iPhone s’éteindre ? Bienvenues aux futures stratégies de cyberguerre et cyberterrorisme.

Nous sommes à l’époque de la tyrannie des agissants. Une époque où ceux « qui font des choses » transforment en profondeur nos comportement. Et c’est le cas des grosses entreprises de la Silicon Vallée (les GAFA). Elles construisent notre vision d’une vie idéale. Et sans aide de nos gouvernements (très très largués par les évolutions sociétales du numérique), ça va être à nous de faire de gros efforts pour conserver des comportements qui font de nous des humains libres et autonomes.

Alors premier conseil : affinez notre regard. Quand vous voyez une pub « idéal de vie » avec un jeune souriant, un casque sur les oreilles, un iPhone dans la main et une bouteille d’Evian dans l’autre, dites vous qu’il s’agit d’un débile mental qui tue des dauphins en jetant du plastique dans la mer et qui ne sait pas lire une carte routière.

C’est en modifiant ce genre de perceptions qu’on devient imperméable aux propagandes de la Silicon. Bon courage.