21 ans en 2034, en France

21-2034Pour attaquer la rentrée avec enthousiasme, loin des débats politiques abêtissants, je vous propose une vision personnelle de la vie d’un jeune en 2035. Un 2035 où le numérique aurait dépassé son statut de « nouvelle technologie » pour se cacher derrière de nouveaux usages. En somme, un petit bain de prospective, loin des tendances numériques « acceptables par le grand public » que l’on retrouve habituellement sur ce sujet.

Et puis, en 2035, je pourrai vérifier (et vous aussi) à quelle distance on sera de cette vision. Allez bonne lecture.

La soirée de la veille résonnait encore dans sa tête

biostamp

Oubliez les Wearable Tech, les implants sont déjà arrivés

Bilibilibili! La sonnerie douce tinta à l’intérieur de son cerveau. Le petit implant intégré au cartilage de l’oreille interne réagit à son réveil en s’arrêtant doucement. Il ouvrit un œil. Ouch ! La soirée de la veille résonnait encore dans sa tête. Quelle expérience intense ça avait été.

Il prononça, la voix pâteuse : “Visuel, passage rapide d’hier soir ! Ses lentilles (connectées, ai-je besoin de le dire ?) rejouèrent en accéléré l’enregistrement de la la soirée de la veille. Une performance omni-concert, où des musiciens et des danseurs des quatre coins du monde jouaient en temps réel dans une même salle virtuelle. Une soirée d’anthologie où il avait dansé avec des avatars qui s’étaient avérées être des stars de NKpop (de la musique Nord Coréenne – nous sommes en 2034, rêvons). Mais hélas, le shoot d’I-doser lui avait cuit les neurones.

NDC: I-doser propose des ondes téléchargeables contenues dans des fichiers musicaux à battements binauraux. Ne riez pas, ça se vend. D’ailleurs je vous en propose une petite dose (tout en refusant toute responsabilité dans une perte potentielle de neurones – qui prouve que ce n’est pas un abus de Facebook ?).

Stop. Enregistrement personnel priorité niveau 3 !” Et voilà, cette soirée était enregistrée pour sa postérité. Il faudrait qu’il en sélectionne les meilleurs moments pour enrichir son profil public cette fois. Il eut un sourire en pensant aux points de respect qu’il allait gagner.

Les points de respect étaient une des nouvelles monnaies à la mode

crypto currency

Quelques monnaies cryptées (crypto-currency) actuelles.

Les points de respect étaient avec d’autres crypto-monnaies, l’une des nouvelles monnaies à la mode depuis quelques années. Sa spécificité était qu’elle se basait sur la réputation numérique d’un individu. N’importe qui pouvait vous donner ou vous retirer des points de respect en fonction de vos actions. L’utilité de ces points, étaient de permettre à des marques commerciales de vous « sponsoriser », c’est à dire vous proposer des produits gratuitement en échange de leur utilisation. La réputation était devenue un investissement permanent et monnayable.

Ainsi, même si le rêve du Whuffie de Cory Doctorow s’était écroulé au bénéfice du capitalisme, la réputation restait un bon moyen pour des gens peu fortunés de vivre au dessus de leur moyen. Par ailleurs, cela avait permis d’assainir les rapports numériques entre les individus. Devant l’explosion des « suceurs de réseaux » dans les années 2010, les gens avaient fini par devenir peu à peu très sélectif et a bannir tous les opportunistes (putaclics) dont l’objectif trop clairement affiché était de récupérer des points de respect (ex-likes) par n’importe quel moyen.

Il se félicita du changement de version des nano-docteurs installés dans son organisme

nanomedecine

Des nano-docteurs, bientôt chez tous les bien-portants

Il tenta de se lever, mais la pièce tourna autour de lui. Comment supprimer cette migraine ? Il prononça : “Assistant médical. Check me !

Une voix féminine chaude et agréable retentit dans son oreille : “Vous souffrez d’une veisalgie aîgue. Je recommande l’absorption d’une grande quantité d’eau et d’un verre de jus de fruit.“ Il se félicita du changement de version des nano-docteurs installés dans son organisme. L’interface vocale était nettement plus agréable.

Cuisine, une carafe d’eau, un verre de jus d’orange, un café et trois tartines !” Commanda-t-il. Immédiatement, la cuisinière robotisée se mit à imprimer les éléments demandés. Il se leva en titubant et attrapa son petit déjeuner. Le café et le jus terminé, il jeta les restes et les contenants dans le recycleur. Les molécules décomposées par les différentes phases du processus étaient réutilisées pour l’impression suivante. L’hyper-consommation de la fin du 20e siècle et début 21e était maintenant remplacée par une conscience commune que les ressources de la terre n’étaient pas infinies. Contre toute attente ce sont des regroupement d’entreprises chinoises menées par Jack Ma, qui, après leur terrible crise écologique de 2020, avaient décidé d’arrêter les frais et imposé des règles de recyclage drastiques à tous les états-partenaires financiers. Les politiques n’avaient pas le choix. Ils avaient cédé. Et depuis, la planète revivait.

Le petit déjeuner avalé, il sentit que ça allait déjà mieux.

Il y a 10 ans, après la dissolution de tous les médias publics…

Hud

Nouvelles interfaces, nouveaux contenus, nouveaux formats publicitaires ?

Culture Plus, les news !” Culture Plus était sa chaîne payante favorite. Il y a 10 ans, après la dissolution de toutes les chaînes publics, les grands groupes médias se mirent à broadcaster en série des milliers de chaînes gratuites. Evidemment, le caractère gratuit avait effacé la limite entre journalisme et publicité. Le résultat était une profusion d’hypernative-advertising, un mélange d’information, d’entertainement, et de promotion publicitaire. Écouter une chaine gratuite vous condamnait inéluctablement à acheter un produit au bout de 10 minutes.

Mais en opposition à cette prolifération de médias vendus se structurèrent d’autres médias d’informations, payants eux, aux chartes déontologiques draconiennes. Et malgré toute attente, face à l’impossibilité de s’informer autrement de manière qualitative, ils se mirent à devenir bénéficiaires. Le monde se coupa alors en deux : ceux qui qui consommaient de l’entertainement gratuit (et manipulé par les marques commerciales), et ceux qui savaient où trouver de l’information de qualité (souvent payante).

De son côté, même si il aimait regarder les chaînes gratuites pour leur côté racoleur, il s’informait exclusivement sur les chaînes de la deuxième catégorie.

Tout le monde savait qu’on pouvait tromper une IA, alors pourquoi en faire des robots tueurs ?

wildcat

Prenez un des Wildcat de Boston Dynamics, ajoutez une mitrailleuse, et hop vous avez un robot tueur payé avec vos impôts.

Le robo-projecteur du salon se mit à envoyer des images en demi-sphère autour de lui. Où qu’il soit dans la pièce, le robo-projecteur avait la capacité de lui envoyer de l’image et du son spatialisé.

Moyen Orient. Une vidéo montrant des Alphadogs tuant un enfant jouant avec une arme en plastique a mis le feu aux poudres. Les pouvoirs militaires affirment que l’IA des Alphadogs est assez évoluée pour reconnaître un militaire d’un civil et qu’il s’agit forcément d’une vidéo de propagande…

Il fit retomber sa tartine dans l’assiette dégouté. Une Intelligence Artificielle était tellement facile à tromper. Aujourd’hui, n’importe quel gamin de 10 ans un peu malin savait manipuler l’IA d’apprentissage scolaire pour qu’elle lui donne les notes maximales. Les IA, les plus évoluées, celles qu’on ne pouvait abuser développaient du même coup leurs propres comportements logiques et devenaient alors incompréhensibles même par leurs concepteurs. Tout le monde le savait, mais alors pourquoi en faire des robots tueurs ?

Un paléontologue- anthropologue qui devra décoder les étranges structures découvertes sur Terra Cimmeria…

Le cratère de Terra Cimmeria (2007)

Le cratère de Terra Cimmeria (2007)

Un nouveau sujet lui fit tendre l’oreille.

Espace. La République populaire de Chine a annoncé hier le lancement de son dernier module pour Mars. Ce module, cofinancé par l’Inde et l’Europe accueille différents scientifiques dont un paléontologue- anthropologue qui devra décoder les étranges structures découvertes sur Terra Cimmeria par la précédente expédition…

Son regard se fit lointain. grâce à l’intense campagne de promotion des années 2010’s, la plupart des jeunes partageaient le même rêve : partir dans l’espace. Un rêve tout à fait réalisable aujourd’hui où la demande pour de nouvelles compétences prêtes à travailler dans l’espace ne cessait d’augmenter.

Mais pour y arriver, il devait aller à l’école. Il était temps de s’y mettre. “Assistant scolaire, résumé des cours de la journée” réclama t’il. La voix douce se fit entendre à nouveau : “Bonjour Monsieur. Votre emploi du temps d’aujourd’hui est constitué de 2h de psychologie cognitive, 2h de thermodynamique, 2h de Mandarin, et 1h d’histoire et culture des Internets.

Aujourd’hui, c’était aux étudiants de trouver les cours les plus adaptées à leurs envies du moment

Salman Khan, le fondateur de la Khan Academy

Salman Khan, le fondateur de la Khan Academy

Son programme à la Khan Academy était chargé. Il l’avait composé lui-même avec un assistant autonome d’orientation (une IA spécialisée dans la création de programme scolaire) pour maximiser ses chances d’aller un jour dans l’espace. Son objectif était d’obtenir les meilleurs scores dans ces diverses disciplines. Le système de notation de la Khan Academy, très rigoureux mais accepté partout à l’international, ferait le reste.

Son père lui parlait d’un temps où les cursus scolaires étaient spécialisés, où les diplômes n’étaient que nationaux et où l’on n’avait plus jamais à faire ses preuves une fois son diplôme en poche. Cette période rétrograde de l’histoire était bien terminée. L’opposition archaïque entre littéraire et scientifique avait été réduite à néant et les slashers multi-compétences côtoyaient les experts mono-spécialité. Aujourd’hui, c’était aux étudiants de trouver les cours les plus adaptées à leur profil ou leurs envies. Et ces cursus de formation ne s’arrêtaient jamais. Maintenant on apprenait tout le long de sa vie pour continuer à faire ses preuves. C’était d’ailleurs peut-être la plus grand révolution dans ces 20 dernière années.

Il vous reste 10 minutes avant le passage de votre bus !” La voix douce le tira de sa rêverie. Il était temps d’y aller. Le bus automatique mutualisé allait bientôt passer en bas de chez lui pour l’emmener rejoindre le campus.

Cette année 2035 était décidément pleine de promesses. Il vivait une époque formidable.