Télévision : marketing 1 / humanité 0

Le documentaire « Le jeu de la mort » dont je vous parlais dans Obéissez à la télé, obéissez… Obéissez ! devrait être finalement diffusé mercredi 17 mars à 20h35 sur France 2. C’est bien, mais c’est un autre documentaire: « Le temps de cerveau disponible« , animé en partie par Bernard Stiegler, qui vaut le coup d’œil (l’étude, pas Bernard Stiegler voyons).

Et même si celui-là a été programmé jeudi à 22h30 (cause ? Endemol furieuse contre un documentaire de France 2), je vous le conseille car il présente de façon claire et argumentée les effets d’une télévision -objet de pensée- aux mains de profiteurs sans scrupules (ou plutôt entièrement déresponsabilisés donc sans limites). Des effets désastreux pour le futur de notre société (ses enfants).

Mais et Internet là-dedans ?

Alors que les différents gouvernements essaient depuis quelques temps de tirer à boulets rouges sur l’Internet gratuit, peut-être serait-il intéressant de comparer l’évolution et les usages néfastes de la TV avec ceux du digital. Voilà donc une supra-vulgarisation de la fonction psychologique de la télé, de ses évolutions mais surtout d’une tentative d’extension de cet état à Internet (lâchez vous dans les commentaires si vous n’êtes pas d’accord. Je ne vous ferai pas de procès, moi).

1/ L’Homme civilisé doit savoir contrôler ses pulsions. Si il ne les contrôle pas, il détruit la civilisation (la société)

Toutes les véritables civilisations se sont appuyées sur ce contrôle des pulsions (on ne montre pas ce qu’il y a à l’intérieur). A partir du moment où vous relâchez le contrôle sur vos pulsions, vous vous de-socialisez.

 

Or, si on extrapole ce comportement en l’appliquant à toute la société, on peut conclure que si la population entière se de-socialise, elle se détruit, détruisant ainsi la civilisation.

2/ La télévision permet d’accéder à la résolution de ses pulsions

Depuis que l’homme a commencé à marcher sur ses pattes arrières,  il a donné une plus grande part à ses yeux comme organe sensoriel. Cet organe sensoriel est devenu le véhicule de ses pulsions, devenant des pulsions scopiques.

Et la télévision est un média scopique également. Cette invention magnifique a permis pendant un temps d’élever la société en diffusant la connaissance au plus grand nombre. C’était simple, il suffisait de regarder et de réfléchir. Et puis, les télés se privatisèrent. Et par un jeu subtile d’échange de plaisir mental récompensant l’assiduité du téléspectateur, cette télévision privée a peu à peu répondu directement aux pulsions de ses téléspectateurs. Le but n’était plus de communiquer un message, mais de récompenser !

Les programmes changèrent radicalement : là où l’on informait, on s’est mis à divertir. Le journal télévisé, source principale d’information du Français, est devenu une vaste mascarade où il fallait scotcher le plus longtemps le spectateur à grands coups de giclées sanglantes en travers de l’écran. Mais le pire a été les programmes de fin de soirée, moment ultime où le travailleur, éreinté par une journée de travail, ne sera plus capable d’analyser ce qu’il voit. Là, les chaines ont rivalisé d’inventivité en permettant l’accomplissement de toutes les pulsions normalement cachées du téléspectateur. Voyeurisme, sadisme  et autres désirs cachés sont projetés sur l’écran à travers des émissions de télé-réalité (le nom montre qu’il n’y a plus de séparation tv-vie réelle), des séries tv, des documentaires trafiqués, etc.

Bref, la télévision privée est aujourd’hui pourrie, et ceux qui disent le contraire essaient de vous vendre quelque chose…

3/ La télévision est contrôlée par des publicitaires annonceurs, prescripteurs des programmes

Mais la faute n’en revient certainement pas à la « Télévision » qu’il serait trop facile de rendre responsable. Ces chaînes privées n’ont certainement pas vocation à faire du bénévolat :  elles sont là pour faire du profit ! Et ce profit est généré par les annonceurs,via les publicitaires (ou le marketeux) qui choisissent les médias où placer leurs publicités. Donc les responsables sont les publicitaires ! C’est en tout cas ce que va nous dire le documentaire de France 2.

Mais c’est une erreur de condamner exclusivement les pubards. Car même si ils sont responsables (enfin devraient l’être si la chaine de de-responsabilisation de leur agence ne leur permettait pas de sortir impunément n’importe quelle campagne sur n’importe sujet – c’est ça la pub coco !) ce ne sont pas les coupables. Les vrais coupables sont les annonceurs car ce sont eux qui commandent des campagnes à base de marketing traditionnel nocif et irresponsable.

Un petit schéma pour bien comprendre (fait en quelques minutes, ff aurait fait mieux forcément, mais hier soir j’étais fatigué).

Mais certains vont me dire que ce n’est pas à la télévision de former des citoyens. Certes non, mais la télé n’a pas non plus à les déformer. D’après le dernier communiqué du SNPTV (le Syndicat National de la Publicité Télévisée:  l’organisme qui est là pour s’assurer que les profits engendrés par la TV ne cesseront jamais), la durée d’écoute par individu âgé de 4 ans et plus (sic !) a atteint 3 heures et 46 minutes par jour en novembre 2009 (ça atteint quand même 6h et 08 minutes pour les foyers métropolitains).

3 heures et 45 minutes par jour d’accès sans limite à vos pulsions cachées. Ca ne vous fait pas peur ? Ca devrait.

Et voilà autre chose qui devrait vous faire peur : en passant outre le baratin du SNPTV (qui est là pour vous vendre quelque chose), vous ne pouvez que constater la tendance grandissante de la population à se connecter à Internet (on ne sait pas comment font les gens pour regarder plus la télé en surfant sur Internet, mais c’est le monde magique des statistiques)… Alors Internet est-il différent de la tv ? N’est-ce pas encore pire, comme pourrait le faire croire les différentes actions du gouvernement ?

Internet, l’ouest sauvage sans foi ni loi, sauf celle apportée par les hommes…

Même principe, mêmes dangers pour Internet. Internet est un outil formidable d’accès à la culture, à l’information, à la création, à l’imagination. Un lieu idéal pour faire des rencontres de gens qui partagent vos passions, vos idées. Une démocratie virtuelle où les hommes peuvent vivre libres et égaux… Mais comme la télé, Internet peut être le plus dangereux des lieux.

Et le plus grand danger d’Internet, comme pour la télévision, est la dé-responsabilisation des acteurs (producteurs de contenu) et des spectateurs (internautes).

De la dé-responsabilisation des producteurs de contenus

Les marketeurs-publicitaires sont créatifs, les marketings sont intelligents, et de temps à autres tactiques. Ils travaillent surtout avec la psychologie des consommateurs en se fixant rarement des limites. Mais les marketeurs-publicitaires font ça pour l’argent. Le surpuissant pouvoir du marketing est donc entre les mains de chercheurs de profits. Et on le voit dans toutes les strates de la société : l’argent n’a pas d’odeur. Alors pourquoi s’encombrer l’esprit avec des considérations complexes comme « la portée de ses actes » ?

Alors on va faire des lois, établir un cadre légal et juridique dans lequel les marketeurs vont pouvoir s’ébattre joyeusement. A la télévision, ça s’apelle le BVP et sur Internet on a la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés). Chouette, on est sauvé, quelqu’un s’en occupe… Sauf que la CNIL c’est 120 personnes, pour 200 contrôles par an. 200 contrôles ! Vous me rappelez le nombre de sites sur Internet déjà ? Et la CNIL ne peut pas intervenir à l’étranger ? Non… Alors elle sert pratiquement à quoi la CNIL ? Et ambitieuse, la CNIL va même s’attribuer de nouvelles missions comme contrôler la vidéosurveillance.

Chouette, j’ai comme l’impression qu’on va voir fleurir les caméras légales dans les prochaines années…

De la dé-responsabilisation des internautes

J’ai eu cette discussion hier quand j’ai twitté un appel au lynchage (numérique) du compte twitter ci-contre. L’abruti avait truffé son twitter de mentions antisémites et racistes. Alors j’ai demandé à mes followers de le bloquer. Mais certains (de bonne foi) m’ont dit de laisser tomber mon acharnement twitterien, que ce résidu n’en valait pas la peine, qu’il y en avait des milliers comme lui et que c’était lui donner trop d’importance.

Mais si je laisse tomber, qui va le faire ? La phrase « c’est pas mon boulot » est l’excuse favorite de ceux qui ne veulent jamais être responsables. « c’est pas mon boulot« , « c’est pas ma faute« , « c’est pas mes oignons« , « c’est pas mon problème » sont les phrases favorites de ceux qui se planquent derrière l’autorité, qui laissent leur capacité de recul à l’autorité (cf. Milgram). Alors si je me bouge pas pour essayer de faire fermer ce compte twitter, qui va le faire ? Sarkozy ? NKM ? Morano ? Jean-Pierre Pernaud ? Zorro ?

« Plus les individus sont insécurisés économiquement et socialement, plus ils ont besoin d’être sécurisés moralement. » peut on lire avec effroi dans l’édito du dernier Valeurs Actuels consacré à Internet. Dans ces esprits simples, l’équation est évidente: Internet=mauvais, Gouvernement=sauveur de la morale, Gouvernement doit contrôler Internet, pour que Internet=bon. Les parents ne font rien et le bon gouvernement s’occupe de tout sur la base de ses hautes valeurs morales bien connues.

Les parents ne font rien et l’autorité s’occupe de tout sur Internet. La même autorité qui a permis de transformer la télévision en outil pédagogique absolument sans danger pour les enfants. Seulement, alors qu’il était si simple de réguler la télé, il est quasi impossible de réguler Internet sans contrôler les gens. Alors comment faire confiance au gouvernement pour nous sauver d’Internet ?

La solution ? Responsabiliser plutôt que légiférer

L’internaute doit être responsable

Sur l’utilisation des médias auprès de l’enfance, la seule règle c’est surveiller ce que font vos enfants ! Que ce soit télé ou Internet, vous devez savoir ce qu’ils font sur ces lieux qui peuvent être aussi bénéfiques pour eux que néfastes. Et le responsable ce sera vous parents ! C’est votre boulot en tant que parents.

Et si vous êtes largués par Internet, renseignez-vous, formez-vous, car ça ne risque pas de s’arrêter un jour (on parle de fracture numérique et sociale).

Le publicitaire aussi !

La publicité peut être un outil magnifique. Elle peut construire et accompagner un produit, une marque pour le rendre désirable. Elle peut créer une audience pour un produit, et même faire discuter une marque avec ses consommateurs (marketing conversationnel). Mais elle fera tout ça en utilisant les pulsions de l’être humain, ce qui peut être très dangereux si ce n’est pas fait avec discernement.

Il est possible de réorienter les pulsions de l’homme pour en faire du positif, du constructif. Certes c’est plus compliqué que de lui montrer une paire de seins mais c’est encore mieux (et à mon avis plus durable). Notre responsabilité est immense.

Mais surtout l’annonceur

Le véritable responsable, c’est l’annonceur, car c’est lui qui a le moteur de la publicité : l’argent. Le jour où les annonceurs choisiront de travailler exclusivement avec des agences (médias ou publicitaires) responsables, ces dernières le deviendront. Le jour où les agences choisiront de travailler exclusivement sur des médias responsabilisant leurs spectateurs/internautes, les médias le feront.

Alors pourquoi ne le fait-il pas ? Par facilité déjà (tellement plus simple de refaire ce qui a déjà été fait), mais aussi par sa faible connaissance du sujet (lire Les responsabilités de la publication d’un mauvais site : la faute à qui ?). Mais c’est possible.

Je crois vraiment que la pub, le marketing peut faire ça, devenir responsable. Et c’est à tous les pubards de faire ça de l’interieur. Transformer nos clients en annonceurs responsables et nos consommateurs en autre chose que des décérébrés. Et vous, vous y croyez ?

Et pour conclure, je vous conseille les pages (pas toujours très facilement accessible, mais toujours intéressantes) de Bernard Stiegler sur Ars Industrialis. Bonne lecture.

Cyroul

Explorateur des internets et créateur de sites web depuis depuis 1995, enseignant, créateur de jeux, bidouilleur et illustrateur. J'écris principalement sur les transformations sociales et culturelles dues aux nouvelles technologies, et également sur la façon dont la science-fiction voit notre futur.

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6 réflexions sur « Télévision : marketing 1 / humanité 0 »

  1. « Je crois vraiment que la pub, le marketing peut faire ça, devenir responsable. Et c’est à tous les pubards de faire ça de l’interieur. Transformer nos clients en annonceurs responsables et nos consommateurs en autre chose que des décérébrés. Et vous, vous y croyez ? »

    Je suis étudiant en info-com, je souhaite faire du marketing ou de la pub.
    Moi, j’y crois! Vraiment!

    Et je suis content de voir que je ne suis pas le seul à voir les incroyables capacités citoyennes qu’offrent la communication. Je pense que c’est le seul outil réellement capable de rendre les gens responsable, d’avoir cette influence qui peut tout changer.
    Mais encore faut-il qu’on veuilles le faire…

  2. Eh bien donnons au moins quelques fils de lecture

    – Stiegler himself (pas toujours le plus lisible, surtout la série « Mécréance et Discrédit », deleuzienne à souhait)

    – Sennett (Richard Sennett), son dernier ouvrage « ce que sait la main » va de Linux au cerveau et à la main, il est bien traduit, conrairement aux conférences Castle de 2004, pas très bien traduites dans « La culture du nouveau capitalisme »

    – Jorion (son approche anthropologique dasn son livre sur la « réalité et la vérité » permet entre autre une approche de la pensée non occidentale, ce qui est intéressant car le futur cerveau toujours-déjà disponible est chinois, ou c’est le futur votre dans le monde de 2050 dominé par l’Asie.

    – Mandosio (Encyclopédie des nuisances, une suite pas trop Debordienne, notamment sur la musique mais aussi contre Foucault)

    – Aglietta (économie…)

  3. Je trouve ça facile de taper sur les annonceurs, qui d’une part nous font vivre, et d’autre part font vivre les gens qu’ils emploient. Certes, c’est pour que d’autres, haut placés en tirent des bénéfices, ce qui est normal. Enfin moi je trouve ça logique. Bref.

    S’ils veulent toucher les masses et le font mal, c’est un autre problème, et vu le niveau de professionnalisme et de connaissances assez bas dont certains font preuve, surtout lorsqu’il s’agit d’Internet, on est pas rendus.

    Pour ce qui est de la responsabilisation, je suis d’accord avec toi, mais vu le nombre de parents n00b, les gosses de 12 ans qui veulent se faire un pr0n ou un tour sur chatroulette sont tranquilles, et le pire c’est que la génération post-micro – qui est de-responsabilisée malgré le fait qu’elle ai vécu le début d’internet : ma génération en somme (~1987) – ne sera pas plus efficace contre les mauvais côtés d’Internet que ne peuvent l’être les parents actuellement.

    L’éducation est pour moi clairement la solution, mais comment expliquer internet à des gens qui se font déjà maitriser par une chose aussi basique – ok, en apparence – que la télé ? J’aimerai bien voir ça.

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