2017, journaliste ou prostitué à clic ?

L’information libre et réseau (l’Internet) dévoile les zones d’ombre, dénonce les non-dits, casse les consensus mous. C’est comme ça, pour le meilleur ou pour le pire, et à l’aube du 21e siècle, beaucoup de métiers sont forcés de se remettre en question. Mais certains métiers résistent. Ils préféreraient rester dans le 20e siècle, que les choses ne changent pas, qu’on ai pas cette conversation. Le métier de journaliste en fait partie.

Hélas, réfléchir à son métier quand on a le nez dans le guidon, c’est dur. Aussi, avec cette volonté d’aider mes amis journalistes à prendre de la hauteur qui a fait ma renommée (cf. la place des journalistes sur Internet en 2010 et Les médias experts peuvent-il survivre sur Internet ? en 2011), voilà 5 questions qui fâchent auxquelles les journalistes devraient essayer de répondre pour envisager le futur.

Parce que les questions qui ne fâchent pas, les journalistes sont tout à fait capables de se les poser eux-même.

1- Quelle est la différence entre un influenceur qui accepte un cadeau d’une  marque pour faire un billet et un journaliste qui fait pareil ?

« La presse féminine est dégueulasse ! » m’a dit hier un journaliste. Car dans le métier, personne n’est dupe : la presse féminine est remplie de « journalistes » qui se font offrir des cadeaux de marque, des voyages, des invitations, etc. Et ces journalistes passent leur temps à marcher sur la ligne qui sépare le billet promotionnel de l’article objectif.

Mais la conséquence c’est qu’on ne voit pas bien la différence du journaliste avec un « blogueur influenceur« . Oui, vous savez l’inflenceur, celui qui fait un blog ou un vidcast (on dit un « tub » maintenant) dans l’objectif de se faire offrir des cadeaux par les marques (et pourquoi pas une rémunération pour un billet sponso). Aussi on peut se demander très sérieusement ce qui différencie une blogueuse influente d’une journaliste de presse féminine. Elles vont aux même évènements de marque, elles se font offrir les mêmes cadeaux.

La première différence est que la journaliste est payée par le média (comme il peut), alors que la blogueuse influente peut être rémunérée par les marques (souvent très généreuse). La seconde différence, et de taille celle-ci, c’est que la journaliste s’engage à respecter une charte d’éthique et de déontologie. Des chartes souvent draconiennes, comme par exemple :

Cadeaux : Les journalistes s’engagent à refuser tout cadeau d’une valeur supérieure à 70 euros, ou de nature à mettre en cause leur indépendance. En cas de prêt de produits en vue de la rédaction d’un article, la mise à disposition des produits ou matériels ne peut dépasser une durée de trois mois. (groupe Le Monde)
—-
Les journalistes s’engagent à refuser tout cadeau, d’une valeur autre que symbolique, qui serait de nature à mettre en cause leur indépendance. (Libération)

Voilà de quoi dégouter les journalistes de la presse féminine de ne pas être finalement des blogueuses.

Ah, on me souffle dans l’oreille que si, ça y est, il existe des catégories de journalistes-influents qui bouffent à tous les râteliers, et sont donc capables de retourner leur veste, hop j’écris du sponso, hop j’écris du déontologique. Le journaliste du futur sera-t-il donc forcément schizophrène ?

2- Quelle est la différence entre un blogueur qui copie-colle le communiqué de presse d’une marque (ou du gouvernement) et un journaliste qui fait exactement pareil ?

On le sait, une part du travail du journaliste est de récupérer et vérifier des faits. Or avec Internet, on trouve plein de faits directement en ligne. Aussi les journalistes se fatiguent de moins en moins à écrire et copier/colle joyeusement.

L’excellente étude « L’information à tout prix » (Ed. INA) nous parle de 64% de copier/coller dans ce qui est publié en ligne. Une lecture édifiante où l’on apprend notamment que plus de la moitié des articles publiés présentent moins de 20 % de contenu original.

Cette étude interroge sur le sérieux des médias, mais surtout sur notre capacité à choisir l’émetteur de nos informations.

Internet attribue cette chouette citation à Orwell, ne croyez pas toujours Internet

Cette mise en doute du sérieux des médias « sérieux » est renforcée par la pression de plus en plus importante du marketing sur ces médias, que ce soient via les campagnes de pubs ou via des RP.

Ainsi quand le très sérieux Le Monde nous pond Les Clés de demain, on pourrait croire qu’il s’agit d’un supplément online sérieux décryptant le futur, alors qu’il s’agit surtout d’article qui mettent en avant IBM. Quand les Inrocks font une critique dithyrambique de Fallout , on apprend grâce à Arret sur Images qu’il s’agissait d’un article sponsorisé par l’éditeur du jeu. Les médias peuvent bien appeler ça du native advertising, cela reste du copier-coller de communiqué de presse d’entreprises privées ou du gouvernement. Et la frontière entre ceux qui écrivent les faits et ceux qui vendent de l’espace publicitaire disparait. Ca y est, les journaleux peuvent enfin trinquer avec les mecs du marketing.

4- Quelle est la différence entre un article écrit en 5 minutes à partir d’une vidéo pour un blog prostitué à clic et le même article publié sur un média « sérieux » ?

Vous l’aviez forcément deviné, le titre de ce présent article est une mise en abime (le mot « prostitué » faisant cliquer les cons). Ce n’est d’ailleurs pas nouveau, parcourez le Nouveau Détective, Voici, Closer, Oops, et autres journaux remplis de caca, où des travailleurs, que dis-je, ces artisans de l’article de merde utilisent les pires ressorts de l’être humain pour les faire acheter leurs médias de merde, tout en ayant leurs carte de presse (de merde).

Sur Internet, ces ressorts de la viralité ont été analysés et optimisés à l’époque de la grande mode « buzz-viral » du marketing digital (autour de 2006). Et ces principes de base ont ensuite été utilisé par les blogueurs pourris, puis par les médias online pourris, et commencent à se diffuser chez les médias on-offline normaux.

Ainsi de nombreux médias ont optimisé leur processus de création d’article de merde en transformant ce caca en « or à clic ». Ainsi ces médias alignent des armées de stagiaires pour 1/ trouver un contenu « viralisable »  sur Internet 2/ trouver un titre racoleur et écrire (mal) une ligne de texte 3/ publier et faire le buzz avec un post écrit en 5 minutes.

On appelle ça la « Cheezburger method« , du nom de la société Cheezburger, première à avoir gagné de l’argent facile avec des photos de lolcat en 2007 (tout de même une belle levée de fond de 2 millions de dollars pour du lolcat et du failblog – la bêtise de certains est à la hauteur de l’opportunisme des autres).

Mais face à cette concurrence inévitable de ces médias prostitués à clic, qui font de la merde qui clique, quelles sont les alternatives des « vrais » médias qui font de la qualité qui clique moins ?

Une très bonne question que les journalistes ne veulent absolument pas se poser. Mais pendant ce temps, l’horloge tourne, et on peut constater sur tous les médias, un glissement lent, mais certain, vers du contenu pourri. Quand Mashable va nous pondre un article sur des anonymous qui affirment que la Nasa va annoncer la découverte d’extraterrestres, on se dit que le site a bien perdu en qualité. Sauf que ça marche, l’article ayant été partagé (selon leur compteur) 12 000 fois sur les réseaux sociaux. Voilà qui ne va pas leur donner envie d’arrêter de pondre ce genre d’articles. Le journalisme du futur ?

On pourrait croire que ces titres racoleurs sont l’apanage de la presse online, mais non. Pierre se fâche tout rouge quand Courrier International s’amuse à bidouiller le titre de son article sur les réseaux sociaux pour accroitre son taux d’ouverture. Une tendance normale et qui devient hélas, de plus en plus acceptable dans la profession. Journaliste du futur = prostitué à clic ?

Mais ce qu’il y a plus grave, c’est le développement des fake news reprises par les journalistes. Qu’il y ait des fake news, c’est normal car il y a de plus en plus d’émetteurs d’informations et de moins en moins de vérificateurs de ces informations. Mais que ces désinformations (volontaires ou non) soient reprises par des « journalistes officiels » c’est grave.

Petit exemple avec cette histoire du bus chinois qui enjambe les voitures, reprise dans tous les médias online très pressés d’être les premiers à mettre cette vidéo en ligne. Faut les comprendre, qui peut avoir le temps et l’argent d’envoyer un vrai journaliste en Chine pour vérifier si tout cela était bien sérieux. Donc, on prend la vidéo, on écrit un pauvre commentaire, et on publie, hop.

Dommage, car ce bus chinois était une levée de fond pipée. Certains médias honnêtes (comme ici Numerama) ont écrit un article de recadrage, mais la plupart des autres ne l’ont pas fait. En effet, quel intérêt de rappeler une histoire d’il y a plus d’1 an et qui ne fera pas cliquer ?

Ainsi le journaliste aujourd’hui va donc écrire de plus en plus de contenu « buzzable » que ça soit en écrivant un titre racoleur (sans rapport avec le contenu) ou en publiant un contenu directement sans vérifier son exactitude, pourvu qu’il soit racoleur.

Seulement, sans réelle volonté de malfaisance, le journaliste rend possible un monde où l’information fausse (la fake news) devient acceptable. Il prépare un monde où la désinformation devient un marché mondial. Et il prépare hélas son futur métier de propagateur de fausses informations.

5- Quelle est la différence entre un animateur de télé qui fait du divertissement et un animateur de télé qui est journaliste ?

Aujourd’hui c’est la CCIJP (Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels) qui décide qui est journaliste et qui ne l’est pas, en supprimant ou attribuant des cartes de presse.

Seulement ses critères de choix ne sont pas si évidents que ça. Pour ma part autant je n’ai aucun doute sur l’orientation « divertissement » des émissions de Laurence Ferrari qui pleure sa carte de presse perdue, autant je me pose des questions pour le non renouvellement de la carte de Pascale Clark, ou des journaleux du Petit Journal.

Mais on peut aussi comprendre les contraintes du CCIJP car le journalisme s’est transformé en même temps que la société. Une société qui s’intéresse de moins en moins à la complexité d’une information pour s’intéresser de plus en plus à ses conséquences pour elle-même. Peut-être la conséquence de 30 ans de JP Pernault qui vous parle de vous, ou celle des réseaux sociaux où vous ne parlez aussi que de vous.

Du coup l’information doit changer de support pour être appréciée par de nouveaux publics. Le divertissement est un des axes de transformations de l’information. Personnellement je n’ai jamais autant apprécié l’information internationale que sur le Petit Journal ou sur l’Effet Papillon (j’avoue, les pages internationales du Monde m’ennuyaient).

Mais la conséquence, c’est que les critères de validation de la notion de « journaliste » deviennent vagues. Ben oui, qu’est-ce qui est du journalisme, qu’est-ce qui est du divertissement ? Et l’on peut anticiper bientôt l’horreur ultime : un C. Hanouna et une R. Bachelot qui auront leurs cartes presse.

Vous riez ? Ne riez pas. Rappelez vous plutôt ce classement des « journalistes influents » avec Aliagas et Morandini en premières positions. Bon, ok on était en 2012 à l’époque, et il semblait normal de classer des gens sur leur capacité à faire du bruit sur les réseaux sociaux. Heureusement qu’en 2017, on a vachement évolué depuis et on ne se laisse plus avoir par ce genre d’amalgames.

Conclusion : repenser le journaliste et pas le média

Depuis mes premiers articles sur le sujet rien n’a changé. Ou plutôt si, au contraire, la situation est bien pire. Car le refus des journalistes de se poser les questions qui fâchent va les condamner à évoluer sans aucune maitrise. Et le problème est complexe : résoudre l’ambiguïté entre la liberté et la qualité de l’information du journaliste et le besoin de gagner de l’argent des médias supports.

Des solutions, on en voit : la presse libre sur abonnement notamment, mais celle-ci a du mal à vivre correctement sans subventions. Et puis, comment s’assurer de la véritable indépendance de ces médias ? N’a-t-on pas vu depuis 23 ans de web moults médias, blogs et autres webzines indépendants se revendre à des groupes ou des marques qui les monétisent sans aucun scrupule en profitant de leurs bases d’abonnés car il faut bien rembourser son investissement ma bonne dame. Donc non changer le média en presse indépendante sur abonnement n’est pas la solution ultime.

La solution est peut-être à chercher dans la définition du statut du journaliste lui-même. C’est quoi finalement, concrètement un journaliste ? Que va-t-on demander au journaliste du 21e siècle, et que va-t-on arrêter de lui demander par rapport au 20e siècle ? C’est la réponse à cette question qui permettra peut-être à ce métier de perpétuer les valeurs qui le rendent si indispensables dans notre époque de surinformation.

Merci (et bravo) d’avoir lu cet article jusqu’au bout. La conclusion finale sera pour Spider Jerusalem, le journaliste ultime de Warren Ellis.

Note : j’aimerai remercier ici Pierre et Kevin pour leur apport d’informations de l’intérieur. C’est aussi un peu grâce à eux qu’il y a moins de gros mots que d’habitude dans cet article.

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.