Un constat s’impose violemment. Internet n’est plus ce qu’il était.
Et pourtant je devrais être habitué. Ce n’est pas la première fois qu’il nous fait le coup. Sacré Internet !

Ma première désillusion du web date peut-être de 99, lorsque les amis hackers et bidouilleurs, les universitaires perchés, doux rêveurs de l’information libre et gratuite, ont été remplacés par les vautours, pardon, venture capitalists et autres Business Angels opportunistes. Décideurs friqués qui, Palm Pilot à la main, dilapidaient l’argent des autres pour le moindre bout de la queue d’une dot com.

Cette époque a vu aussi l’arrivée assez discrète des cookies, petits fichiers textes forts utiles pour sauvegarder ses traces sur les sites. Une innovation bénéfique nous assurait DoubleClick. Lol, quand on y repense.

2001, la naissance de l’homo-numericus

La deuxième désillusion pourrait être celle de l’explosion de la bulle spéculative entre 2000 et 2001. C’était inéluctable (il n’y a que les investisseurs pour n’avoir rien vu), mais quelle tristesse d’avoir vu disparaître les excellentes idées de l’époque avec les concepts foireux.

Boum !

Ceci dit, cette désillusion massive des investisseurs court terme nous a permis de reconstruire un web responsable, respectueux des internautes et adepte des communautés constructives (les fameuses et oubliées folksonomies). La belle époque du 2.0 s’est lancée sur ces belles bases. La construction d’un web utile, intelligent, collaboratif.

L’homo-numéricus se développa alors en lisant la Wikipédia, en explorant le web accessible (le web pour tous), en discutant sur des forums modérés par des webmasters compétents (professionnels peu payés qui se transformeront en Community Managers payés au like), en parcourant des blogs engagés et gratuits (ne pas confondre avec les médias d' »influenceurs » opportunistes d’aujourd’hui), etc.

Et n’oublions pas Google, qui re-invente le mail (Gmail), la localisation (Gmaps), la vidéo (Youtube), et bien d’autres choses encore. Google qui était forcément notre ami car ennemi de Microsoft et de ses pratiques d’un autre âge. Quels jeunes naïfs étions-nous…

Gates, le pote du diable. Nous étions jeunes, nous ne connaissions pas Zuckerberg.

Et pendant ce temps là les petites régies de bannières de publicité sur Internet se sont regroupées, rachetées par les géants des médias. Tiens, Google a racheté DoubleClick. Quelque chose se prépare dans le monde de la pub…

2012, l’adolescence de l’homo-numericus

un site de journalistes engagés

2012. Les modèles économiques des médias s’orientent vers la publicité numérique. Conséquence désastreuse : les « médias (putes) à clics » se multiplient. Leurs objectifs n’étant pas la qualité de leur information, mais la quantité et surtout l’attractivité de leurs infos-minutes. Les lignes éditoriales des médias s’orienteront donc naturellement vers les leviers de la viralité les plus évidents (trash, clash, cul).

Côté usages, le grand public se rue sur les smartphones pour télécharger massivement des applications américaines gratuites lui permettant de lire ces fameux médias putaclics pour perdre quelques neurones. Quand le grand public veut faire une pause, des mini-jeux dits « sociaux » lui permettent de continuer le processus de débilitation.

Ainsi se développe l’homo-numéricus, être ultra-connecté au cerveau rempli de merde informationnelle. Un être constamment sollicité par ses outils numériques, dont la fréquence d’intrusion va l’empêcher de penser à autre chose qu’aux réseaux numériques. Une sorte de fantasme de Séguéla et Le Lay incarné : un temps de cerveau ultra ciblé disponible 24/24.

Ha ha ha

La communication publicitaire française se numérise alors en vitesse. Havas et Publicis rajoutent « digital » à toutes leurs filiales, rachètent des boites avec « data », « IA » et « temps réel » dans leur nom, pour montrer qu’ils ont compris le digital, et que leurs clients sont tranquilles avec eux.

La publicité française rit, satisfaite du travail accompli…

2019, l’âge de la maturité

ça rigole moins

2019, la publicité française pleure…

A force de vendre des « stratégies » renforçant les modèles économiques des GAFA, les agences ne mangent plus que les miettes de Google et Facebook (93% de la croissance publicitaire capté par G et FB).
Pire que ça, les clients ont commencé à voir que ce n’est pas parce que les agences avaient embauché 4 jeunes stagiaires de la génération Z (ou X ou Y, je ne sais plus ça change tous les 2 ans), qu’elles étaient devenues des pros du numérique.

Bref, c’est le début d’une belle remise en question dans le monde de la pub française. Il paraîtrait même que Séguéla aurait sortit un bouquin dénonçant les méchants GAFA, c’est dire comme la pub va mal.

Pendant ce temps là, loin du monde de la pub, l’homo-numéricus a atteint sa maturité et se sent invincible. Son smartphone lui donne en effet un pouvoir dont il n’aurait pu rêver. Il peut faire tomber des siècles de domination masculine en un seul hashtag, il peut insulter le président des États-Unis face à face, sur Twitter. Il connaît tout, en temps réel, étant abreuvé en permanence par des informations du monde entier. Un clic et il fait rire ses communautés sur Whatsapp.

S’il a faim, de douces photos de nourriture exquise viendront le faire saliver sur Instagram. Un mot à son smartphone et Deliveroo viendra directement lui livrer le burger dont il rêvait. Et pourquoi se fatiguer à exiger ? L’IA prévenante, lui conseillera directement ce dont il a besoin pour se détendre, pour se cultiver, pour consommer, pour vivre heureux. L’homo-numericus est un Dieu et l’Internet son paradis.

L’homo numéricus parle beaucoup

Seulement un paradis, ça se défend. Alors l’homo-numéricus va donner de sa personne en intervenant avec fougue dans les polémiques des réseaux sociaux. Le voilà qui surfe sur les combats de postures, et affrontements stériles, artificiellement gonflées par les médias et les politiciens.

Un influenceur vendu à lui même

Les politiciens sont comme des poissons dans l’eau dans ces agoras où ceux qui crient le plus fort sont le plus entendus. Ils s’ébattent et se combattent sur ces podiums à la gloire du populisme de masse qui les rejoint dans un même élan de nullité intellectuelle et d’émotivité permanente. Des lois inutiles sont alors votées pour faire plaisir ceux qui font le plus de bruit.

C’est sur twitter qu’on crieuh, qu’on crieuuhh.
C’est sur twitter qu’on crieuh, qu’on crieuuhh les plus forts…

Et hop, une loi !

Ainsi les vrais problèmes complexes de notre société du 21e siècle (dégradation de l’environnement, écartement des classes sociales, responsabilité sociale et environnementale des entreprises, responsabilité des politiques, vie privée) sont dissimulés derrière ce bruit de fond permanent. La société se désagrège peu à peu et l’individualisme devient la norme de l’ère numérique (quand je vous disait que c’était un article apocalyptique).

La construction de l’happycratie

Mais pendant ce temps, l’homo-numéricus est heureux. Il ne sait plus ce qu’est l’ennui. Il n’a pas le temps de réfléchir tant il a de choses à faire sur Internet : télécharger une nouvelle application, un nouveau jeu, écouter un podcast, ou regarder une nouvelle série. D’ailleurs ça se voit, il est beau sur ses photos des réseaux zozios.

Mais l’homo-numéricus n’a pas compris qu’il était soumis à une dictature du bonheur. Qu’il recherchait un état permanent de plaisir et de satisfaction dans sa vie. Un trip ultime, sans aucune redescente. Ceci dit, il s’en doute un peu et il craint la redescente et tous ceux qui voudront lui obscurcir son ciel radieux.

Quand l’algo de fact-checking raconte n’importe quoi…

Alors, pour éviter de voir la réalité d’une vie complexe, il va faire confiance aux algorithmes des « plateformes » qui vont trier pour lui tout ce qui dépasse de la norme, tout ce qui dérange son paradis artificiel, tout ce qui pourrait lui faire du mal. Le fait que ce se soit des inconnus qui trient les informations qu’il regarde ne semble pas ennuyer notre homo-numericus.
Il a confiance dans le numérique comme lui a dit de le faire notre gouvernement.

Ici , l’algorithme de facebook annonce que cette photo ne respecte pas les « standards de la communauté ». Pourquoi ? On ne saura jamais.

Ainsi l’homo-numericus est heureux dans son happycratie où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, les deux pieds dans la mer débordant du réchauffement climatique.

Jean Yann s’en bidonnerai de rire.

Ouf, l’homo-numéricus débilus n’existe pas…

Heureusement, cet homo-numéricus débilus est une caricature. Même si, et vous le savez, on est tous un peu numéricus débilus. Alors comment ne pas se laisser avoir par le numérique d’aujourd’hui ?

Ce n’est pas facile. Car il faut d’une part bien comprendre l’environnement (technologique et sociétal) dans lequel on évolue, et d’autre part refuser les constantes sollicitations au bonheur que nous offre les « plateformes » et autres acteurs commerciaux du réseau.
Bref, osciller entre la curiosité permanente et l’ascétisme technologique. Un vrai sacerdoce qui demande beaucoup de volonté ou d’engagement.

Ensuite, on n’est pas aidé par notre gouvernement terriblement à la ramasse sur le sujet d’Internet. Non, ce n’est pas parce que le secrétaire d’État chargé du Numérique fait des claquettes avec des startups que la France a une vraie politique sur ce sujet sociétal et technologique. Pire que tout, l’Etat demande même les conseils des « plateformes » pour les aider à nettoyer les saletés que les plateformes ont elles-même créées. « Excuse moi Marc, mais tu viens de laisser un gros caca sur mon trottoir. Je peux te payer pour que tu viennes m’expliquer comment le nettoyer, stp ?« 

« Alors tu vois, il suffit de privatiser l’Internet, d’interdire l’anonymat, d’obliger les gens à s’identifier sur Facebook et mon super algo click-Gap identifiera les terroristes, les pornophiles et tes adversaires politiques. Cool non ? »

Et enfin, on manque cruellement d’intellectuels valables qui seraient capables de montrer les voies à suivre pour évoluer de manière cohérente avec la technologie.
Certes, des pointures qui parlent du digital, de la révolution des 20 dernières années, ou du fait que l’IA c’est super, on en a plein les facs et les think tanks politiques, mais des intellectuels capables d’avoir des convictions et des solutions concrètes pour le futur, j’en connais peu.

Petite hygiène de vie numérique

Mais en attendant que des personnes valables adoptent ce rôle de guide, c’est à nous de nous prendre en main, et de construire une hygiène de vie numérique.

Pour ma part, ce mode de vie numérique passe par 4 convictions aussi bien pour moi et pour ma famille :

  • Comprendre le fonctionnement du numérique. Si tu sais pas utiliser internet, c’est internet qui t’utilise.
  • L’utilisation au maximum de solutions Open-Source. Vous pouvez comprendre mon indignation quand l’Education Nationale signe avec Microsoft pour rendre nos enfants numériquement débiles.
  • L‘éviction progressive des GAFA aussi bien sur mon smartphone que dans ma consommation sur PC. Par exemple j’ai supprimé depuis quelques années Facebook de mon smartphone. Je tente également de ne plus consommer sur Amazon dés que je le peux (les librairies ont encore du travail à faire). Au bureau, nous utilisons un Cloud Open Source de chez la mère Zaclys.
  • L’utilisation d’identités anonymes et de brouilleurs de traces pour surfer sur internet. Non pas pour exprimer mon opinion sur les réseaux sociaux (je laisse ça aux indignés-lâches de l’internet), mais pour ne pas laisser les traces de ma vie online aux GAFA. Que ça ait de la valeur ou non, ce que je fais en ligne ne les regarde pas.
  • Le choix de médias de qualité pour s’informer. On a de la chance en France d’avoir une radio publique qui permet aux gens de débattre de points de vue différents. Alors j’en profite. Et non, on n’écoute ni regarde NRJ/RTL/BFM/TF1/M6 à la maison. C’était un effort (au début), mais c’est devenu une habitude qui porte ses fruits.

Alors oui, 5 convictions pas faciles à tenir, surtout pour mes gamins qui doivent se dire de temps en temps que je suis vraiment un vieux con (mais je me rattrape en leur faisant regarder des dessins animés qu’on ne trouve pas sur Netflix ou Youtube – et qu’on ne trouvera jamais).

Seulement, face à la masse bêlante de plus en plus importante des homo-numericus-debilus, c’est à mon avis la seule façon d’élever ses gamins pour qu’ils ne se transforment pas en abrutis de consommateurs décérébrés.