L’insupportable partenariat Microsoft et Education nationale

photo (c) Menesr/P. Devernay
Souriez, vous êtes entubés

Il y a tout juste un an, Microsoft a signé un accord de « partenariat » avec l’Education Nationale. Un accord incompréhensible. Car si l’on comprend bien le sourire réjoui du président de Microsoft France (Alain Crozier), on s’explique moins la banane de la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Peut-être est-elle très contente d’être prise en photo. Ou alors parce qu’on s’éclate à l’Elysée, à jouer avec l’argent publique.

Forcément, les associations du logiciel libre ont manifesté leur mécontentement. Ainsi le collectif d’associations libristes Edunathon a intenté une action en justice. Le résultat sera qu’ils devront payer eux-même des dommages et intérêt à l’Etat et à Microsoft. Le message est clair, il ne faut pas faire chier les gros contrats passés en douce entre le privé et le public. Le flou juridique qui entoure les conditions du partenariat (pas d’appel d’offre officiel par exemple) le prouve.

Et pourtant si ce type d’entente en douce entre privé et publique est condamnable, ce n’est hélas pas nouveau. Ce qui est plus grave, c’est qu’il y a ici des enjeux nettement plus grand que l’utilisation du logiciel libre dans la sphère publique. Le pire dans cette histoire est l’absence totale de réflexion de la part du ministère de l’Education nationale sur la culture informatique de nos gamins.

La flûte en plastique, ou comment dégouter des générations d'enfants à pratiquer la musique
La punition de la flûte en plastique, ou comment dégouter des générations d’enfants à pratiquer la musique (une autre grande réussite de l’EN)

Comment peut-il ainsi sacrifier l’intelligence numérique futures de nos enfants ? Comment peut-il détruire la possibilité de créer de futurs Mozart du code en les condamnant très jeune à souffler dans des flûtes en plastiques informatiques ?

Car on peut résumer tous les jolis mots qui entourent le partenariat Microsoft/EN en une phrase :

« on va distribuer Windows 10 à tous le monde, enseignants et étudiants, et les forcer à l’utiliser « .

De loin, pour des gens avec une très très faible compréhension du numérique, cela peut paraitre un deal alléchant. Imaginez : des millions de licences Windows 10 gratuites. C’est-t-y pas une très bonne affaire ça ma bonne dame. Cela expliquerait le sourire très réjoui de Najat Vallaud-Belkacem ? Elle se dit peut-être qu’elle fait une très bonne affaire pour la France.

Ceci-dit, je ne sais pas ce qui me gênerait le plus, qu’elle soit malhonnête ou simplement stupide. Car avec un peu de recul sur l’histoire du numérique, on voit très rapidement les biais éducationnels de ce partenariat. Le biais le plus évident étant que Windows 10 est l’inverse d’une plateforme d’apprentissage sérieuse du numérique. C’est un peu comme si vous vouliez expliquer la notion de Médias en obligeant vos étudiants à ne regarder que les émissions de Cyril Hanouna. Démonstration :

Windows 10, l’antithèse de l’éducation numérique

Windows 10, c’est la connexion permanente

Dés l’installation de Windows 10, on va vous demander d’avoir une machine connectée à Internet de façon permanente. Sans ça vous aurez des problèmes d’installation, de mise à jour et de gros messages d’avertissement disant que votre PC n’est pas protégé. Windows 10 c’est la logique du tout connecté. Sinon, vos logiciels « ne pourront bénéficier des mises à jour de correction, de sécurité, et sera vite obsolète« .

Mais pourquoi avoir besoin dans les écoles d’ordinateurs connectés en permanence à Internet ? Internet ce n’est pourtant pas l’informatique. On s’amusait à jouer avec l’outil numérique bien avant les BBS, avant le web, avant Facebook. Alors pourquoi les ordinateurs des écoles devraient forcément être connectés à Internet ? Cette connexion obligatoire coute plus cher (faut installer du wifi dans toutes les écoles, les bandes passantes vont morfler), est moins sécurisée (risque de récupération de virus plus élevé, risque de piratage aussi), plus dangereuse pour les gamins (Internet = porno. Comment on filtre ça dans une classe de 30 élèves ? Bon courage les profs). Bref, l’utilisation d’un Windows 10 connecté en permanence va imposer de nouvelles dépenses dans les établissements scolaires.

Windows 10, c’est la récupération de données privées en temps réel

Windows 10 vous oblige à vous faire « protéger » en temps réel par Microsoft. En gros, MS va scanner toutes vos actions sur votre ordinateur, et si, éventuellement, ça ne correspond pas à ce qu’ils autorisent, ils interviennent. Et impossible de désactiver cette fonction. Que fait la CNIL? Elle a mis en demeure Microsoft. Et depuis plus rien (Microsoft continue à me piquer mes données)…

s8cvufuLa rhétorique de Microsoft est en effet la même que celle d’Hadopi, Loppsi, et Cie: il est impératif que Microsoft puisse récupérer vos données en temps réel pour pouvoir vous protéger efficacement des virus, des méchants pirates, et autres crapules informatiques.

En réalité Microsoft récupère vos données pour établir un profil d’utilisateur qui sera, un jour, exploité de manière commerciale. Quelles sont les données récupérées ? Personne ne le sait. Et certainement pas l’Education Nationale. Je vous engage à lire le toujours très bon Canard PC Hardware n°29 où le Doc va s’intéresser à l’immense flux de datas cryptées sortant de votre machine à destination de Richmond. De la collecte permanente d’information sur nos chères têtes blondes, avec la bénédiction de l’Éducation Nationale.

Windows 10, c’est Microsoft qui décide quand éteindre ton ordi et mettre à jour ton système

nd2mb8sUn jour j’ai voulu bloquer une mise à jour de W10. Je voulais la bloquer car certaines mises à jour font planter vos ordinateurs de manière insidieuse (une autre de mes bécanes avec un disque dur SSD en avait fait les frais). Un communiqué de Microsoft annonçant qu’ils savaient qu’il y avait un bug, et que leurs ingénieurs trouveraient un jour une solution. N’ayant pas envie d’attendre que leurs ingénieurs aient fait leur boulot, j’ai décidé de ne pas installer la mise à jour.

Impossible. Windows 10 a forcé l’installation de la mise à jour. Le système a même rebooté alors que j’étais en plein travail, sans sauvegarder, sans possibilité d’annuler. J’ai hurlé ce jour là. C’était la première fois qu’une machine informatique faisait ce que je lui avais expressément dit de ne pas faire.

Depuis les premiers hackers du MIT dans les années 50, la quête de l’informatique a toujours été celle du pouvoir absolu pour le développeur et l’utilisateur. La possibilité de prendre un ordinateur et de le contrôler (le mot cybernétique vient de là, la science du contrôle). Et là, Microsoft a décidé et que ce serait mieux pour moi s’il contrôlait ma bécane…

Comment peut-on faire un partenariat avec une société qui renie les valeurs fondamentales de l’histoire de l’informatique ? Et qui empêche que les utilisateurs maitrisent leur machine. C’est un peu comme si appreniez à conduire avec un chauffeur qui conduit à votre place, qui vous emmène où il veut et qui ne vous explique rien. Je ne pense pas que vous appreniez grand chose.

Windows 10, c’est Microsoft qui décide quelles sont les icônes et logiciels importants sur ton PC

t3kgzabCette mise à jour forcée a détruit la confiance (relative) que je pouvais avoir pour Microsoft. Mais le pire a été après l’ouverture de ma session. Les enfoirés de Richmond avaient en effet changé mes paramètres de Privacy (vie privée). Evidemment, tous mes paramètres qui avaient été fixé pour envoyer le moins de données à Microsoft avaient été changé pour de vie privée qui avaient été remis à leur niveau initial (où Microsoft récupérait toute ma vie sur mon PC). Pire, de nouvelles icônes pour les produits Microsoft là et des liens vers le Windows Store trônaient un peu partout sur mon interface. L’horreur de l’immersion publicitaire.

Là, c’est un peu comme si vous laissiez votre plombier un matin dans votre appart pour réparer une fuite, et quand vous revenez le soir vous trouvez votre appartement réaménagé, redécoré, avec des publicités géantes placardées sur les murs.  Mais comment te dire, Microsoft, que je n’utilise pas un ordinateur pour t’acheter des trucs sur ta boutique en ligne mais pour travailler, créer, m’amuser avec mes propres applis ?

Et c’est ce système d’exploitation que l’Education Nationale veut obliger nos enfants à utiliser. Mais pourquoi ne pas emmener directement les gamins dans un supermarché ? Ca irait plus vite pour les transformer en cons-sommateurs.

Windows 10, c’est l’abandon de la compréhension de l’informatique pour la logique du pay per play/watch/use

L’Education Nationale n’a pas compris que l’objectif de Microsoft n’était pas de vendre Windows 10, mais de le faire utiliser par un maximum de personnes.

C’est l’utilisation de W10 qui permettra à MS de récupérer de la données qu’il pourra revendre, de vendre des apps additionnelles sur son Store, ou encore d’obliger les utilisateurs à utiliser ses propres applications plutôt que celles de ses concurrents. Bref, le but de Microsoft, comme celui d’Apple, de Google, de Facebook ou d’Amazon, c’est de devenir une porte d’entrée de tous vos usages. Et pour ce faire, ces sociétés vont utiliser l’argument de la « vulgarisation informatique ». L’informatique pour tous … Tous les futurs consommateurs.

Vulgarisation informatique ne veut pas dire abrutissement numérique

yopadt4En réalité, cette vulgarisation de l’informatique est plutôt un abrutissement, un nivellement par le bas des possibilités du numérique. Un exemple : Windows a créé des répertoires Musique, Téléchargements, Vidéos, Images, Documents. Des répertoires qui n’existent pas réellement, mais qui sont des raccourcis système vers des répertoires situés ailleurs. Or, Windows force l’utilisation de ces répertoires (remontée au même niveau que les disques durs, raccourcis permanents, …) pour « simplifier » le rangement de l’ordinateur. Les conséquences sont une complexité pédagogique accrue. Comment expliquer à un débutant en informatique que les fichiers se rangent dans des dossiers, mais que les dossiers de Microsoft sont en fait des alias, des faux dossiers qui n’existent pas vraiment ? Merci Microsoft  d’avoir transformé quelque chose de simple (les fichiers et répertoires) en quelque chose de compliqué. Et surtout qui ne sert à rien, en dehors de rendre l’utilisateur plus bête. Celui-ci utilisant naturellement ces répertoires sans se poser de questions.

L’informatique c’est la liberté de faire ce qu’on veut. Windows 10, c’est la liberté d’errer dans un supermarché

Mais je ne jette pas la pierre à Microsoft. Car non, ce n’est pas le but de Windows d’apprendre le numérique à ses utilisateurs. Le but de Windows 10, c’est d’être utilisé par le plus grand nombre de personnes. Il est donc normal que ses fonctionnalités deviennent primaires (regarder des vidéos, des photos, jouer à des jeux – le solitaire, et éventuellement taper une lettre sous word accessible par « derniers documents utilisés »). C’est la différence entre vulgariser et simplifier jusqu’à abrutir. Des fonctionnalités primaires vont faire des utilisateurs primaires. A travers Windows, Microsoft ne veut pas que les gens se posent de question sur le numérique.

Seulement, qu’est ce que l’éducation sinon l’apprentissage de la capacité à se poser des questions ?

Comment l’Education Nationale, en signant ce partenariat, a pu s’éloigner autant de sa mission d’éducation ? Comment est-il possible au 21e siècle d’avoir un ministre qui signe l’arrêt de mort de l’autonomie numérique chez nos gamins en souriant ? Comment est-il possible d’avoir des ministres qui anticipent si peu les changements futurs de notre société ?

Encore une fois, ce sera aux profs dévoués et aux parents attentifs de faire leur possible pour palier à la défaillance de notre système éducatif. Heureusement qu’il y a des cours en ligne.