Apocalypse numérique#1 : la baisse du prix de la dignité

Je suis toujours étonné par le manque d’anticipation des usages digitaux de la part des pouvoirs publiques, du gouvernement, des politiques et autres grandes instances très diplômées et très bien payées mais tellement nulles sur la compréhension des enjeux d’internet. En effet, que ce soit la crise des médias niée pendant 15 ans (mon article de 2009 sur le sujet s’était d’ailleurs fait défoncer par la profession – autruche style) ou encore la « crise Uber«  (largement anticipable avant les manifs), nos dirigeants et têtes pensantes attendent que la marmite déborde avant d’agir – et souvent même avant de découvrir qu’il y avait une marmite.

Mais bon, point n’est là mon propos de fustiger ces gens aux études si brillantes, aux postes si prestigieux, mais aux capacités d’anticipation aussi nulle. Non, j’ai envie d’écrire ici quelques scénarios socio-apocalyptiques que je relirais avec joie dans 10 ans. Un exercice de prospective quoi. Les écrivains de Science Fiction font ça depuis des centaines années. Alors même si a priori, ça ne s’apprend pas dans les grandes écoles, rien ne nous empêche d’essayer.

Et dans ce premier épisode d’Apocalypse numérique, je vais aborder la baisse du cout de la dignité. Ah vous n’êtes pas au courant ? Pourtant le prix de la dignité baisse de jour en jour.

Dignity, always dignity

Des nains que je trouve, pour ma part, beaucoup plus dignes que Morandini

La dignité est un concept complexe à la fois philosophique, religieux et juridique (piqué à wikipédia). En substance, il s’agirait de dire que toute personne mérite le respect quels que soient son âge, son sexe, sa santé physique ou mentale, sa religion, son origine ethnique, etc.

Bref, la dignité est un beau concept qui occupe une place éminente dans le droit international humanitaire (conventions de Genève) et dans le droit français. Ainsi, en France en 1995, le Conseil d’Etat a jugé que le maire avait le droit d’interdire un spectacle de « lancer de nains » au motif de trouble à l’ordre public, alors même que le nain en question était volontaire. Les juges ont en effet considéré qu’un tel spectacle attendait à la dignité de la personne…

Bienvenue sur Fiverr

Tout commence avec une startup comme il en existe des milliers. Sa proposition de valeur : une marketplace de services de freelances pour les entrepreneurs agiles (Freelance Services Marketplace for The Lean Entrepreneur).

Fondée en 2010, cette startup israélienne s’est à l’origine positionnée sur l’offre de services de freelance pour des entrepreneurs. Le prix d’un « Gig » (service) commençant à 5 $. Depuis 2010, Fiverr s’est retrouvée dans les 100 sites les plus populaires aux US. Du coup, augmentations de capital en masse et saladiers de coke. Le rêve de la Silicon Wadi (la Silicon Valley israélienne).

Seulement à partir de 2015, le côté obscur du service commence à apparaitre dans les médias. Déjà Amazon leur fait un procès, car des membres de Fiverr paient pour mettre des fausses appréciations sur leur plateforme. « Pas de notre faute ! » réponds Fiverr.

Mais les critiques les plus médiatisées sont celles des campagnes de pub de Fiverr. La première, « You’re paying too much for design » s’est faite démonter par les créatifs qui bondirent dessus comme un seul homme. Car il est bien connu qu’à l’instar d’un artisan, d’un homme politique ou d’un patron de grande entreprise, une création ne vaut que par ce qu’elle est achetée. (je vais perdre mes 4 potes créatifs qui me restent là)

La dernière pub a été également très mal reçue. « It’s time to get sh*t done »

En gros les critiques, fiverr propose un mode de vie où le travail est prioritaire (lisez Tragic Ads Attempt To Glorify Desperate Hell Of Gig Economy). Où il faut vite choisir son camp entre « doers » et « dreamers ». Et où tu ne deviens quelqu’un que si tu bosses à fond en oubliant le reste. Brrr, ça me rappelle mon job d’été à l’usine ça.

Mais si on laisse de côté l’indignation outrée (et c’est très fort, une indignation outrée) des créatifs qui pensaient avoir un boulot pépère le reste de leur vie parce qu’ils sont créatifs et pas toi, on trouve aujourd’hui très peu de critiques de Fiverr en dehors de la vidéo d’Hitler (j’y reviens plus bas).

La Fiverr du samedi soir

Et pourtant, fiverr est peut-être à l’origine d’un changement sociétal pour le pire. Car ce qui est très intéressant sur cette plateforme, c’est ce qu’on peut acheter pour 5 $:

  • un photoshop (raté) de vous avec Edward, le mec de Twilight.
  • un mec qui fume en disant ce que vous voulez.
  • un troll professionnel rien que pour vous. Et même des troll patrols pour détroller vos contenus sur le web durant 10 minutes.
  • des gens qui feront des blagues connes au téléphone à vos amis/ennemis.
  • des sosies de gens connus… enfin, des gens qui se prennent pour des sosies de gens connus qui peuvent vous faire des vidéos rien que pour vous.
  • évidemment de la drague intérimaire pour vérifier si votre copain/copine est vraiment fidèle. Shakespeare aurait trouvé ça génial.
  • des faux testimoniaux en vidéo. Avec de vrais gens qui peuvent vraiment dire qu’ils aiment vraiment vos produits. Et surtout des jeunes filles avec des décolletés impressionnants (mais c’est plus cher que 5$). Et même des testimoniaux de gamin(e)s. Et tout ça en accès libre.
  • des jeunes filles qui jouent à des jeux vidéo avec des garçons (à distance). Oui, vous avez bien lu, le gamer moyen peut enfin jouer avec une fille (à distance).
  • une petite copine sur Facebook pendant 4 jours et qui vous laissera des commentaires sexy pour prouver à vos amis et votre famille que vous avez une petite copine et que vous n’êtes pas un looser fini qui traîne sur des plateformes pourries
  • ou simplement des demoiselles / messieurs prêts à vous dire à quel point ils vous aiment en vidéo pour impressionner vos proches.
  • etc, etc, etc…

Tout s’achète, surtout la dignité

Alors certes, coincé entre vos certitudes, votre boulot et votre petit(e) ami(e), vous trouvez ça bien drôle et bien anecdotique. Mais le problème quand on met en rapport d’un côté un public qui a de l’argent à dépenser pour s’amuser et de l’autre des gens qui ont besoin de cet argent, c’est qu’on a intérêt à avoir des règles pour organiser tout ça et éviter que ça dégénère. Or les règles de Fiverr sont surtout là pour éviter qu’ils ne se fassent défoncer par Amazon. Les gens, ils s’en foutent.

Du coup, on peut acheter ce qu’on veut sur fiverr, pour le LoL, ou le Lulz.
Par exemple, des enfants indiens mignons vous proposent de lire à plusieurs un message inscris sur un tableau « school style ». C’est sympa ça. Du coup, un gros connard d’occidental leur propose de lire « Hitler did nothing wrong« . Parce que c’est tellement lol de faire lire ça par des gamins indiens quand on est un gros connard d’occidental. Ca ou bien d’autres bêtises de connard d’occidental d’ailleurs.

Seulement, c’est trop facile de critiquer un gros connard d’occidental qui va pousser des gamins indiens à dire des bêtises… Il y a pire.

Vous vous rappelez la fin du Club Dorothée où Corbier et Jacky se faisaient doucher habillés pour le plus grand plaisir de l’audience de Tf1 ? Quelle tristesse de voir ces 2 excellents artistes tomber aussi bas. Mais quelque part, c’était des artistes, c’était leur choix, ils se sacrifiaient pour la masse.

Maintenant imaginez des centaines de gens prêts à se prendre des seaux d’eau ou de saloperies visqueuse sur la tête pour VOTRE plaisir personnel. Évidemment, vous pourrez choisir les matières déversées, et également les tenues de vos victimes pour augmenter encore VOTRE plaisir.

Vous êtes capable de dire ça devant vos potes, vos parents, vos grands parents : « je prends plaisir à voir quelqu’un se ridiculiser parce que je l’ai payé pour le faire » ?

Mais c’est pas nouveau ça !?! Si ?

Alors tu vas me dire, jeune lecteur, qu’on trouve les mêmes choses sur Amazon Mechanical Turk, sur des plateformes de cam whores (et même les anciennes messageries roses) ou encore des choses bien pires sur SilkRoad.

Mais ne confonds pas tout ça jeune lecteur :

  • Amazon Mechanical Turk est une plateforme de microworking (micro-travail) qui a été lancé par Amazon.com en 2005. Elle vise à faire effectuer par des humains, contre rémunération, des tâches plus ou moins complexes. Il s’agit de rémunérations normalement très basses. Le résultat a plutôt été des oeuvres « artistiques » comme thesheepmarket.com où 10 000 moutons ont été dessiné par des turcs d’Amazon, des panels pour des études scientifques ou encore quelques belles arnaques SEO et Google Suggest.
  • Les plateformes de cam whores sont du porno et doivent être prises comme tel. Des gens vendent leur corps, leur image à d’autres gens qui les paient. C’est plus ou moins encadré, mais ca reste du contenu pornographique et donc limité à cette utilisation, que ce soit pour les actrices ou pour ceux qui les regardent.
  • Effectivement SilkRoad ressemble beaucoup à Fiverr, dans le côté boite à merde. Mais Silkroad est un marché noir de denrées illégales, alors que Fiverr, lui est tout à fait légal.

Et c’est bien là le véritable problème de ce site qui mélange place de marché et normalisation de l’achat de la dignité humaine. La frontière entre les deux est imperceptible. Et elle se gomme petit à petit, pour un jour ne plus exister.

Pire, Fiverr essentiellement fréquentée par les « millenials » (ceux qu’on appelaient la Gen Y avant que ce ne soit plus à la mode). C’est à dire ceux qui sont nés entre les années 80 et le début des années 2000. C’est donc l’apprentissage d’un nouveau comportement que Fiverr apporte à toute une génération. Un comportement qui serait entièrement inacceptable au sein de la plupart des groupes sociaux, mais qui est ici tout à fait normalisé et même promu par la plateforme.

Conclusion : J’ai de l’argent et je peux t’acheter ta dignité si je veux

Alors, on peut espérer des freins, des contre-pouvoirs, mais il n’y en a pas. En face il n’y a personne. Les gouvernements des riches – sourds ou inconscients de cette situation – laissent s’installer la normalisation d’un comportement immonde. Et les gouvernement des pauvres sont trop content de voir des dollars rentrer chez eux pour interdire ces pratiques online. Conséquence, la pratique online devient une norme. La norme transforme la société.

La suite est hélas évidente. Si Fiverr continue à cartonner (ça va pas s’arrêter, Forbes nous raconte la jolie histoire de 3 personnes devenues riches grâce à Fiverr), on va voir des clones se multiplier sur Internet avec des propositions de valeur « légales » de plus en plus choquantes. Quelques anticipations pour la route :

Non, ne riez pas. La dignité, disait Kant, est le fait que la personne humaine ne doit jamais être traitée comme un moyen, mais comme une fin en soi.
Fiverr et beaucoup d’autres startups sont l’anti-thèse de cet adage. Leurs utilisateurs sont déshumanisés, ils ne sont que des ressources, des outils, des variables qui ne servent qu’à maximiser les profits. Il ne tient qu’à nous de boycoter ces applications sans âmes, ces vendeurs d’intelligence, de temps de cerveau disponible, de dignité humaine. Et si personne ne les utilise, ces services retourneront dans leur Silicon qu’ils n’auraient jamais du quitter.

Ainsi le 20e siècle a commencé par la lutte contre l’esclavage, et le 21e commence par une nouvelle forme d’esclavage, l’esclavage numérique. A nous de trouver de nouveaux moyens pour lutter contre lui.