Journalistes, la médiocrité ne paie plus (part #1)

Quel est le point commun entre un magazine Illimité d’UGC et un A nous Paris ? Non, il ne s’agit pas des articles qui vont encenser le dernier blockbuster à la mode, mais plutôt de l’insipidité éditoriale de ces mag gratuits. Le but de ces journaux : « parler pour ne rien dire » ou encore pire, « parler pour vendre des produits commerciaux/faire des RP ». On peut même le dire très fort : c’est de la merde.

Cela pourrait n’être qu’amusant si cette tendance des journalistes à écrire de l’insipide (ou du publi-reportage) ne s’étendait qu’aux journaux gratuits. Hélas, non. A l’époque d’un certain contrôle de la presse et des médias par des industriels cherchant le profit et des hommes politiques le leur offrant, les journalistes se mirent à devenir mous et consensuels. Des vrais tarlouzes…

« De quoi tu causes Cyroul, t’es pas journaleux toa, tu n’y connais rien toa !!  »  C’est vrai, je ne suis pas journaliste. J’ai été animateur radio, rédacteur en chef de quelques fanzines, un peu dessinateur de presse, créateur et rédacteur de sites web et de blogs mais je n’ai pas ma carte de presse, donc, je ne suis donc pas journaliste. Seulement j’aime les lire et cela me permet donc légitimement de poser cette question : le journalisme est-il soluble dans l’ultra-libéralisme à l’heure de l’Internet (encore) libre ?

Pour y répondre, cet article va donc énumérer un certain d’intuitions sur les raisons de la nouvelle vacuité journalistique. C’est un article qui n’est pas sympa pour les pauvres journalistes en crise. Mais ils le méritent. Alors pour les consoler, la partie #2 de l’article sera là pour voir les possibilités de survie à cette vacuité, et ceux qui sont déjà au boulot. Non, ils ne sont pas sur tf1, ils sont sur Internet, mais vous le lirez dans le prochain article.

Le journalisme est en crise. Mais c’est pas nouveau

Il paraît que le chiffre d’affaires de la presse écrite a plongé en 2009 ! Quelle nouvelle incroyable ! Complètement inattendue ! Comment aurait-on pu imaginer il y a 10 ans que la presse serait un jour dépassée par un support média gratuit, collaboratif, en temps réel et qui ne sert pas qu’à écrire des articles complaisants ? Mince, quelle surprise !

C’est donc de la faute au méchant Internet ? On ne peut pas vraiment dire ça. Alors la faute à qui ?

Du journalisme de buzz (de bouse crédiou)

Certes, le digital remet de force en question les journalistes. Je vous laisse savourer ce vieil  Arrêt sur Images (de vrais journalistes avec des convictions et une déontologie – peut-être pour ça qu’ils se sont fait virer de la tv depuis le règne sarkozien ?) qui pose la question des journalistes et du Buzz : en parler ou pas ? Une question qu’un méchant cynique aurait pu reformuler par : journalistes : faire son travail ou pas ?

Et oui, il est trop facile sur Internet de se faire avoir par une rumeur. Un RT trop rapide, une déduction fausse issue d’un trop plein d’informations mal qualifiées, et hop, vous voilà initiateur ou propagateur d’une information fausse, que ce soit la mort d’une star ou la liaison #carlabiolay.

Le journaliste sérieux doit donc être averti de tout avant les autres (pour être le premier sur le coup), et vérifier ses sources. Seulement, vérifier des sources prend du temps, et peut être difficile quand elles viennent d’Internet. Alors le journaliste peut être tenté d’en parler. Et le conditionnel devient le style omniprésent dans les journaux bien trop sérieux pour publier de la fausse information. Sauf  que lire « Il semblerait qu’il y aurait une possibilité pour que Carla Bruni ai peut-être un jour croisé Benjamin Biolay dans des circonstances encore inconnues » est nettement moins excitant que « Carla s’est tapé Benjamin« , n’est-ce pas ?

Alors que faire ? Il ne faut pas que le réflexe remplace la réflexion, mais en même temps attendre que l’info soit froide pour la traiter ne fera pas de vous le roi du scoop. Hey, je n’ai pas la réponse, y’a pas marqué « journaliste » là.

Du journalisme orienté marque (y’a pas d’petits profits ma bonne dame)

N’est-ce pas plutôt la faute aux multiples concessions que ce métier a fait durant des années, pour profiter de micro-avantages ?

Je me souviens il y a 2 ans d’une double page dans un Libération -papier- sur la console Xbox juste avant Noël. L’article était un véritable publi-reportage, écrit par un journaliste honorable qui n’avait certainement jamais du tenir une manette de sa vie, vu la simplicité de ses remarques. On a appris plus tard que les RP de Microsoft avaient envoyé aux journalistes de toutes les grosses rédactions des pack Xbox avec des tas de jeux pour une valeur de très très cher. Bon, voir ça dans un magazine thématique, ne me dérange pas. On sait que ces éditorialistes là sont des vendus. Mais Libé, zut !

Il faut dire que les journalistes sont soumis à de nombreuses tentations. Et ils ont bavé d’envie pendant quelques années devant ces enfoirés de blogueurs qui leur piquaient leurs privilèges alors que c’était même pas de vrais journalist-eu, les méchants-eu ! Non, il fallait que ça cesse. Et puisque les menaces n’ont pas marché, alors les journalistes se sont mis à accepter de plus en plus facilement les « cadeaux » des boites de RP. Cadeaux qui sont devenus de plus en plus somptueux. Ca coute cher d’acheter une plume, qu’elle soit digitale ou non.

Pour ce faire une idée du luxe inouïe de ces « campagnes RP » proposés aux bloggeurs et journalistes, je vous propose de lire chez François les véridiques compte-rendus sur les opés auxquelles il a participé. Des comptes rendus racontés au 2e degré avec le recul qu’on connaît chez lui. Mais ce n’est pas une constante chez les blogueurs. Habituellement c’est plutôt raconté au 1er degré comme dans cette savoureuse opération champagne +limousine + hôtesses pour… devinez quoi … le lancement du dernier Samsung. Je suis curieux de savoir si il y a eu des retours objectifs sur le téléphone en lui même (offert évidement, après la fête).

Car dans ces opérations RP, le champagne coule à flot, la qualité des articles aussi !

Mais n’imaginez pas que seuls les blogueurs bénéficient de ces privilèges. Vous ne croyez pas que ce genre d’article n’est pas sponsorisé (ou acheté) tout de même. Un seul point de vue (celui de microsoft), un seul produit (xbox), et une seule idée (xbox meilleur que les autres). Elle est où la valeur ajoutée du journaliste dans ce genre de copier-coller de communiqué de presse ?

Le journalisme de création de trafic (Germaine ramène les bœufs, faut les traire)

Non, pas de valeur ajoutée dans ces communiqués de presse, car on a demandé gentiment à ces journalistes de ne pas fâcher les annonceurs potentiels. Car l’annonceur est roi, et la vente d’espace publicitaire, reine. La tension est alors très forte dans ces médias entre les intérêts pour la liberté d’expression, et ceux des actionnaires (dans ce cas directement opposés). Et qui commande ?

Et c’est le pire cauchemar pour cette profession : devenir l’organe de presse d’un annonceur, d’une marque, d’un politique.

L’alternative ? Vous avez vu une page de pub dans le Canard enchainé vous ? Non. Alors Le Canard, les seuls journalistes de France ?

Et Internet n’arrange rien.

Les modèles économiques sont en effet le plus souvent basés sur la nombre de visiteurs (alors qu’il y a tellement d’autres moyens de monétiser un contenu de qualité). Et on va vite repérer les « journalistes » et billets qui vont faire du trafic. Ce ne seront pas forcément ceux qui écrivent le mieux, ni ceux qui auront le plus d’acquité, mais ceux qui maitriseront le mieux les astuces pour attirer le chaland. Slate en parle très bien là: Et si les journalistes n’écrivaient que ce que les lecteurs lisent?

Et ça ne va pas s’arranger ma bonne dame

Car Hélas, cette évolution logique de la recherche du maximum de visiteur au plus bas prix, nous mène inexorablement vers le synthétiseur automatique de contenus informationnel. Un agrégateur sémantique capable de vous créer un article à partir de communiqués de l’AFP et de recherches sur Internet. Vous n’y croyez pas ? Dans moins de 2 ans, c’est en ligne. Prenons le pari.

Mais à quoi vont servir les journalistes alors ? Ce noble métier a-t-il un avenir ? C’est la question que je me pose dans la partie 2 de cet article (qui doit sortir dans quelques jours). Si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes bien motivé par le sujet. N’hésitez donc pas à apporter votre contribution. Les journalistes qui lisent des blogs vous en seront gré.