Comment identifier rapidement la SF molle ? NovFut #2

Cet article est le deuxième épisode de No(v)Fut, les Nouvelles du Futur, une newsletter sur des sujets de SF, de prospective et d’imagination. Si ça vous plait, n’hésitez pas à vous inscrire.

La Science Fiction est inestimable, car c’est elle qui nous raconte des futurs probables, possibles ou potentiels. La SF qui anticipe, éclaire le futur. On pourrait dire que la SF libère l’esprit. Seulement toutes les œuvres de SF ne se valent pas. Et notre faculté de discrimination devient d’autant plus importante que la production devient pléthorique.

Je me suis posé la question de pouvoir reconnaitre la SF molle après la projection sur grand écran du blockbuster Geostorm. Une grosse production de SF de 2017, bourrée de gunfights, de poursuites en voiture démentielles et d’images spatiales extraordinaires et magnifiques où Gerard Butler, tournevis au poing, affronte les méchants qui veulent empêcher que le monde soit heureux grâce aux Etats-Unis.

Ca avait l’air alléchant, et pourtant après 109 minutes de péripéties, ce film nous laisse une impression de vide mental. Notre imagination a été pétrie, manipulée pour nous faire croire que les États-Unis étaient le futur de la démocratie, et que la technologie pouvait résoudre tous les problèmes.

J’aime trop la SF pour la laisser aux mains de manipulateurs-propagandistes ou comme excuse pour aligner des effets spéciaux numériques pour écrans 4K. Je me suis donc posé la question : comment peut-on reconnaitre rapidement la Science-Fiction molle ?

L’erreur de la censure subjective

On pourrait imaginer séparer le bon grain SF de l’ivraie sur la base de sa propre subjectivé. Juger au doigt mouillé si cette œuvre est de la propagande, du divertissement idiot ou de la bonne SF, tel le critique de Télérama des années 90, ou le videur de la boite de nuit le Malaga à Biarritz. C’est facile, ça soulage, mais ça n’apporte rien au débat et c’est même dangereux.

Car la subjectivité est dangereuse, surtout dans les mains de manipulateurs. Ainsi un critique masculiniste pourrait dénoncer The Handmaid’s Tale (Margaret Atwood, 1985) comme « roman de manipulation pro-féministe ». Un critique Stalinien convaincu pourrait jeter This Perfect Day (Ira Levin, 1970) comme « propagande anti-communiste ». Un raciste pourrait condamner l’ensemble de l’Afrofuturisme ou de la Black SF comme « propagande anti-ségrégationniste ». Et un critique antisémite brûlerait Aucune terre n’est promise (Lavie Tidhar, 2021) sur la place publique.

Il nous faut donc un outil plus pointu que notre intuition personnelle pour réussir à identifier rapidement cette SF molle qui ne libère pas l’esprit mais au contraire a pour objectif de vous manipuler ou de vous abêtir.

Les 4 critères de la mauvaise SF

Après réflexion, voilà en résumé quelques motifs ou critères qui devraient de mesurer la mollesse d’une œuvre de SF.

1- Le conformisme social et culturel

La SF molle ne choque pas. L’auteur y pratique, par conviction ou obligation, une auto-censure de bon ton, aboutissant à une œuvre où règne le conformisme de la pensée dominante, quelle qu’elle soit. En Occident, on pourra arguer qu’il s’agit d’un choix marketing et en Chine d’un choix vital, mais dans les deux cas, cette SF s’apparente plus à un guide de bonnes manières qu’à une vision du futur.

«Comme on ne sait pas ce qui est acceptable ou non, la censure se fait dès le début, le réflexe est de se censurer plus que ce qui est nécessaire Gwennaël Gaffric, traducteur de Liu Cixin

Car sans aller jusqu’à la propagande de sociétés totalitaires, la SF reste un support idéal pour tenter de normaliser des idées politiques, sociales ou économiques. Ainsi dans Geostorm, tout est propre, tout est lisse, tout est poli. Le hacker, seul personnage habituellement transgressif dans ces films hollywoodiens, est représenté par une femme noire (ce qui, si ça se trouve, illustre pour les producteurs le summum de la transgression, bonjour le niveau).

A l’inverse la bonne SF regorge de visions de sociétés différentes et de critiques sociales. Ainsi Jack Vance s’est fait une spécialité de l’exploration ethnologique spatiale dans toute son œuvre. Chaque culture qu’il décrit permet de mieux réfléchir sur les travers de notre propre société. Un autre exemple tiré de la Hard SF, avec La guerre éternelle (The Forever War, Joe Haldeman, 1974), où au 32e siècle, à cause de la surpopulation, l’homosexualité est devenue dominante et l’hétérosexualité une déviation sexuelle bizarre. Voilà de quoi faire réfléchir le monde autrement.

La SF nous permet de tester un futur différent, soyons attentifs à ceux qui nous refourguent le même.

2- La société figée dans un présent ou passé idéalisé

Dans la SF molle, la société (culturelle, politique, économique) reste figée dans un passé ou un présent idéalisé. Le passé racontant que c’était mieux avant, alors que le présent raconte que nous vivons une époque formidable qu’il ne faut surtout pas changer. Ainsi dans le film Geostorm, la société américaine décrite est strictement la même que dans les 90s (sexualité, mariage, gouvernement, obéissance à l’autorité, etc.) voire des 50s si l’on est un peu moqueur.

Americansplaining

Dans la bonne SF, les transformations sont autant culturelles et sociales que scientifiques et technologiques. Par exemple, le genre Cyberpunk nous montre un futur où la technologie a totalement perverti la notion de démocratie ou de république. Les corporations étant plus fortes que les états, ceux-ci ne servent plus à grand chose. La conséquence est une séparation drastique entre les riches et les pauvres. Dans un autre genre, l’Incal (Jodorowsky Moebius, 1980) représente la segmentation sociale par les étages de la Cité-Puits. On pourrait également parler des ouvrages d’Alain Damasio, véritables pamphlets sociaux.

Ces représentations permettent de réfléchir voir remettre en cause la société actuelle. Ne nous en privons pas.

3- Le techno-optimisme forcené

La SF molle glorifie la technologie qui devient la réponse unique à tous les problèmes. Dans Geostorm, le bouclier climatique sauve les humains qui ont créé eux-mêmes les circonstances du dérèglement climatique. Le film se clôture sur la réparation du bouclier climatique. Le sous-titre du film pourrait être « Grâce à la technologie américaine, tout le monde vivra heureux et pourra continuer de surconsommer et pourrir la planète.« 

C’est beau, c’est de la techno américaine ça monsieur

Dans la bonne SF, la technologie et la science vont avoir forcément une influence sur la société. Une influence qui peut être positive ou négative en fonction de ceux qui l’utilisent. On trouve cette critique de la technologie très visible chez Mary Shelley (Frankenstein, 1818), Jules Verne, Albert Robida (Le Vingtième Siècle. La vie électrique, 1891), Fritz Lang (Metropolis, 1925) ou même chez Asimov (Les Robots, 1956), William Gibson (1984), etc.

Bref, on pourrait dire que l’histoire de la SF a été constellée d’œuvres racontant que la technologie est neutre. Mais que l’homme en fera certainement une bonne ou mauvaise utilisation.

4- L’infaillibilité et la propreté de la technologie.

Corollaire du précédent point, dans la SF molle, la techno est propre et infaillible aussi bien dans son utilisation que dans sa représentation. La mauvaise SF est dominée par l’idée d’une hygiène technologique irréprochable, d’un techno-futur éclatant ou transparent.

Tout à fait les représentations idéalisées de la Silicon Valley de Jobs à Zuckerberg. Chez eux, tout est beau et transparent, et l’on ne montre pas de publicités intrusives ou de petits enfants chinois travaillant dans des entrepôts insalubres. Ainsi dans Geostorm, Gerard Butler répare un moteur électrique rutilant (pas de fuite d’huile dans le moteur du futur). Son taxi autonome fonctionne parfaitement bien (même quand il décide de le conduire lui-même). Et on ne verra aucune publicité intrusive sur les réseaux informationnels qu’il utilise. Cette technologie du futur s’apparente à de la magie.

Oui, il s’agit bien de Chester V

A l’inverse, dans la bonne SF, la technologie est réaliste. Elle s’abime, elle faillit, elle est sale, elle casse, explose ou est manipulée pour de mauvaises fins. Car aucune technologie n’est propre. Et ceux qui vous disent le contraire veulent vous vendre quelque chose.

On trouve beaucoup d’exemples de cette techno faillible dans La guerre éternelle (Joe Haldeman, 1974) : un caisson de cryogénique mal ajusté transforme son utilisateur en steak haché, une erreur de programmation de l’ordinateur de bord vous envoie à des milliards d’années lumières de votre cible initiale, la repousse d’un membre coupé est d’une douleur extrême. Comme dans la vraie vie quoi.

Une grille de lecture idéale ?

Évidemment ces motifs ne sont pas exhaustifs. Par ailleurs, ils sont basés sur mes propres convictions. Donc cette grille de lecture n’est pas parfaite. Mais elle possède l’avantage d’envisager rapidement le degré de mollesse d’une œuvre. Petit test ci-dessous. Et, ça marche (selon mes critères).

Aujourd’hui la production pléthorique Science-Fictionnelle, que ce soit en littérature, sur les chaines câblées/au cinéma, ou à la TV, ne permet pas d’avoir le temps d’analyser les œuvres en profondeur. Et hélas, les médias d’informations sont trop souvent grisés par la promotion de ces œuvres (notamment cinématographiques) pour réagir objectivement.

C’est donc à nous de faire ce travail de tri entre la production SF Californienne, Chinoise ou simplement TV-câblée qui envahit nos écrans à destination de nos gamins et celle qui vaut le coup. J’espère donc que cette grille de lecture vous y aidera. Et si vous avez d’autres idées de critères, n’hésitez pas, les commentaires sont fait pour ça.


Janvier 2022, place au futur

Espace du futur. L’événement spatial du mois, c’est évidement le lancement du télescope spatial James-Webb. L’auto-désigné successeur d’Hubble, a couté 10 milliards de dollars pour 25 ans de développement et devrait permettre une avancée extraordinaire dans la détection et l’identification des objets célestes, et la compréhension de la formation de l’univers. Si le sujet vous intéresse, suite au programme SDSS qui a repoussé les limites de nos représentations de l’univers, la méthode scientifique s’intéresse à la cartographie de l’univers. Passionnante émission !

Cet engouement pour l’espace relance les grandes problématiques du futur spatial de l’humanité (guerres spatiales, hacking spatial, etc.). Le Mouton Numérique, La Quadrature du net, et le magazine Socialter vous proposent d’ailleurs d’en discuter avec une table ronde et un atelier participatif sur le thème “Quand la technlogie envahit l’espace. Comment freiner le nouveau colonialisme spatial ?”, le 15 janvier à la Cité des Sciences à Paris. Je proposerai bien de relire l’intégral de l’Histoire du Futur de Robert Heinlein, ça ferait gagner du temps. Inscription ici.

Mais qui dit colonisation spatiale dit rencontre du 3e type. Une potentialité prise très au sérieux par la NASA, et par les américains qui décident d’investir sérieusement sur les UAP (Unidentified Aerial Phenomena qu’on appelait UFO quand j’étais jeune). Chacun son combat.

Assiette du futur. D’ici 2050, la Terre devra nourrir 10 milliards d’individus… Un changement des modes de consommation semble désormais inévitable. Le magazine Nous, les Européens nous fait découvrir la nourriture du futur, ou plutôt du présent.

Tardigrade du futur. Des scientifiques se sont amusés à créer un circuit quantique biologique à base de tardigrades. Et oui, les tardigrades, ces minuscules créatures utilisées à toutes les sauces dans la science-fiction sont maintenant utilisées dans des circuits quantiques. Pauvres bêtes va.

Démocratie du futur. Les français (pas tous hélas) s’inquiètent pour leur démocratie. 4 tribunes publiées à trois semaines d’écarts se posent des questions sur le renouvellement de la démocratie en France. Passionnant sujet : Quelles utopies pour la démocratie ?

Nature du futur. A lire aux éditions Arkuiris, la très belle anthologie de nouvelles Nature et Biodiversité du futur et d’ailleurs, dirigée par Mathilde Chau et Yann Quero. Avec une couverture (et une nouvelle) de Philippe Caza qui se fait trop rare.

Écrivains du futur. La maison d’édition Archancourt recherche des ouvrages de science-fiction et de fantastique. La soumission des manuscrits ici.

Magazine (parlant) du futur. Le Hors série #1 du Magazine Epsilon est consacré au Futur et forcément à la Science-Fiction. Un mag bien sympathique au prix très modeste de 6,5€. Ca se rate pas.

Et ce qui m’a vraiment étonné ce mois-ci

L’Intelligence Artificielle Megatron (mais qui a trouvé ce nom), alimentée par les données de toute la Wikipédia (en anglais) et de 63 millions d’articles de Reddit, qu’on interrogeait sur la moralité des IA, a eu cette magnifique réponse :

AI will never be ethical. It is a tool, and like any tool, it is used for good and bad. There is no such thing as a good AI, only good and bad humans. We [the AIs] are not smart enough to make AI ethical. We are not smart enough to make AI moral … In the end, I believe that the only way to avoid an AI arms race is to have no AI at all. This will be the ultimate defence against AI.

Megatron

Ce robot et moi étant tombés d’accord, nous voilà la fin de ce 2e numéro de NoFut. J’espère qu’il vous a plu. Si oui, faites tourner sur les réseaux. Sinon n’hésitez pas à me dire comment améliorer NoFut ici.

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

9 thoughts on “Comment identifier rapidement la SF molle ? NovFut #2

  1. C’est intéressant comme grille de lecture. Je la trouve pas assez précise notamment vis à vis du conformisme social.

    La manière de la remplir pour un film donné dépend manifestement trop de nos privilèges individuel. Le sexisme de Dune ou de Blade runner (Les films) ne permet pas de les classer comme innovant d’un point de vue social par exemple.

    C’est aussi dommage de ne prendre que des références de SF pré année 2000, il y a eu beaucoup d’évolution dans les récits – notamment avec l’augmentation du nombre d’autrices, d’auteurices rascisé.e de SF. On peut aussi citer le dérèglement climatique comme thème extrêmement présent dans la SF des dernières annees. Je pense que cela mériterait de voir comment cette grille s’adapte à ces évolutions.

    1. Effectivement, on pourrait certes complexifier cette grille en fixant des critères plus contemporains.
      Après j’ai simplement peur que choisir des critères trop précis revienne à choisir une grille de lecture trop subjective.

      Dans la grille proposée, les critères sont suffisamment large pour que tout le monde s’y retrouve. A chacun de fixer ce qu’il entend par « conformisme social ». Je n’oserai imposer ma propre vision (sur la place publique).

  2. Super intéressante ta grille. Je me suis amusé à l’appliquer à mon One Minute (pas encore dispo) et je suis très au centre… même si la société est assez présente, futur ultra proche, mais avec suffisamment de changement pour que ça déraille.

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