Etre doublement papa prend beaucoup de temps. Seulement, quand je reçois un avis de déréférencement d’un de mes articles de la part de Google, mon sang de libertarianiste ne fait qu’un tour. Et je me dois de parler à nouveau de cet article. Car si Google veut tuer la mémoire d’Internet, je suis, pour ma part, un partisan de la conserver.

L’avis de suppression de la recherche Google

Cet été, j’ai en effet reçu cet avis de la part de Google :

google-donnees

En substance, cet avis me dit que cet article est déréférencé sur certaines requête « conformément au droit européen en matière de protection des données« . Diable, comment me suis-je retrouvé en infraction avec le droit européen ?

L’article incriminé

Mais quel est donc cet article illégal ? Il s’agit de « Au village, sans prétention, j’ai mauvaise e-reputation » un article écrit début 2008. A cette époque (si proche et pourtant si lointaine) la veille et la e-reputation n’étaient pas les business juteux qu’elles sont aujourd’hui. Les marques ne faisaient que très peu attention aux conversations en ligne. Il n’y avait pas encore eu le bad buzz de Nestlé ou encore celui de La Redoute pour permettre aux agences de développer leurs offres commerciales sur le sujet.

Du coup, je me permettais encore à cette époque de parler de e-reputation, pas uniquement pour les marques, mais surtout pour les individus. J’avais donc pris deux exemples, un très ancien qui m’avait marqué à l’époque (un jeune étudiant d’HEC qui en 1999 avait pourri une camarade de classe par mail. Le mail ayant été leaké sur Internet) et surtout l’histoire du président de Facebook qui m’avait fait hurler de rire à l’époque.

Le président de Facebook ? 

arashCa se passait en 2007. Et à l’époque, un petit malin (dont le nom se trouve dans l’article déréférencé par google) a raconté qu’il était le président de Facebook et qu’il avait été élu par une communauté de 100 millions de personnes. Le tout avec des tas de détails (durée des élections, félicitations de Zuckerberg, etc. etc.). Les journalistes de mauvaise qualité (notamment ses amis politiques) s’étaient alors précipités pour propager la nouvelle sans la vérifier.

Heureusement quelques vrais journalistes experts avaient alerté l’opinion (Estelle Dumout, Emmanuel Parody, la très bonne chronologie des événements par Gilles Klein –abonnez-vous à Arrêt sur Images en passant- ou encore Libé, bonne époque: Facebook : médias pigeonnés). Car en réalité le fameux président avait juste utilisé une application en comptant les internautes l’ayant téléchargé. Tout le discours du truand étant du pur mensonge. (je vais l’appeler « truand » pour éviter d’être en infraction avec les données privées de Google en dévoilant son nom)

Un truand prompt à saisir ses avocats

Le truand s’était fait remonter les bretelles, stoppant là sa médiatisation politique. Et puis il retourna dans l’oubli. Pas pour longtemps.

cybermenQuelques mois plus tard, j’ai reçu un message de la part du truand. Ce message me demandait d’enlever de mon article un petit montage photo rigolo que j’avais fait de lui, sinon il portait plainte à son avocat (en copie de son mail).

A l’époque je ne connaissais pas d’avocat, j’ai donc retiré la photo, en écrivant un nouvel article: Fuyons! Les avocats (et les pourris) investissent le web… Oui, je sais, c’est mesquin, mais quand on a que les mots pour lutter contre les avocats, on les utilise. L’article écrit, j’ai oublié ce gars. J’avais d’autres trucs à faire et je ne me suis jamais passionné pour les chicaneries politique.

Le droit à l’oubli ?

Sauf qu’il y a 2 ans, je reçois un mail de ce fameux truand. Un mail sympathique, humble, (le mot « humblement » est même utilisé) me demandant de supprimer mon post sur l’élection du Président de Facebook. Le mail était parfait. Autoflagellation et d’immenses regrets pour cette erreur de jeunesse, il se concluait par :  « on a le droit à une deuxième chance dans la vie« .

J’ai alors passé presque 2 jours à réfléchir à ce mail si bien écrit. Devais-je supprimer mon article ? Devais-je ruiner la vie d’un jeune si sympathique, si humble, si accessible qui dévoilait son âme par mail avant autant de spontanéité ? Au terme de mes deux jours de réflexion, je ne savais toujours pas. Je suis alors allé faire un petit tour sur les activités en ligne de ce garçon. Et là, je me suis aperçu que ce si gentil garçon était en réalité en train de faire un nettoyage de sa e-reputation « by the book« . Boostage du compte twitter (j’ai cru y détecter à l’époque de l’achat de follower, et vous savez comment j’aime cette pratique), une sur-présence en ligne pour faire descendre les articles négatifs, et pour finir de gentils mails pour nettoyer les blogs les plus crédules.

Vu cette manipulation à grande échelle (et en plus pour des raisons politiques – beurk), j’ai décidé de ne pas donner suite à son mail. Et de ne même pas lui répondre. Et puis, j’ai tout de même été sympa, je n’ai pas publié de nouvel article.

Le droit à la mémoire ?

La réception de l’avis récent de Google me conforte dans mon choix et mes convictions : ces crapules qui mentent aux médias  et au public, pour ensuite jouer les victimes en criant au droit à l’oubli de doivent pas être oubliés.

Quand j’ai reçu ce mail de droit à l’oubli, j’ai beaucoup réfléchi. Cela aurait été un individu « normal », je pense que j’aurai supprimé (ou au moins modifié) l’article pour qu’il ne lui porte pas préjudice. Cela s’est d’ailleurs déjà produit sur mon blog.

Mais il s’agit là de personnalités publiques, qui veulent du pouvoir, de la reconnaissance. Ces gens ne sont pas « normaux ». Il cherchent le buzz rapide alors même qu’ils ont le devoir d’être irréprochables. Alors quand un homme politique se fait épingler par un blog, pourquoi Google devrait-il gentiment nettoyer ses traces ? A cause du droit européen vraiment ?dino-memory

Dans ce cas, oublions que Patrick Poivre d’Arvor a fabriqué une interview truquée de Fidel Castro. Oublions que tel ou tel homme politique (y’en a trop, je ne sais pas choisir) s’est fait choper pour de bonnes raisons par la justice. Et puis, tant que nous y sommes, brûlons donc les Archives Nationales ou celles de l’INA qui n’autorisent pas le droit à l’oubli.

Ce droit à l’oubli est définitivement une belle bêtise, permettant à n’importe quel truand de manipuler la loi. Je milite pour ma part pour le droit à la mémoire numérique pour toutes les personnalités publiques ou politiques. Car c’est cette mémoire qui va nous distinguer des animaux les plus primitifs qui ne vivent qu’au jour le jour. Que ce soit sur Internet ou ailleurs.

Non, je ne t’oublierais pas le Truand. Et l’Internet non plus.