Le droit à l’oubli pour les pas nuls

Le mois dernier, vous avez mangé du Droit à l’oubli à toutes les sauces. Et si vous êtes un français moyen, vous avez compris en substance <début communiqué de presse>que Google, le suppôt du libéralisme américain, gardait vos données malgré vous, et que c’est proprement scandaleux, et qu’heureusement que l’Etat français, par l’intermédiaire de la CNIL, son bouclier numérique impénétrable, allait réussir à faire plier – ou au moins payer – le géant international. </fin communiqué de presse>.

Ca, c’est ce que vous avez lu ou entendu sur les blogs et médias de merde. Car ce qui est intéressant avec Internet, c’est qu’un journaliste n’a pas besoin de comprendre un sujet pour pondre un article-minute. Il lui suffit de lire 3 médias (blogs compris) qui reprennent la même information pour être certain de ses sources, et hop, le voilà qdeleteui crée une 4e source. Seuls quelques (vrais) journalistes ont tenté de voir un peu plus loin que le match France VS Google, en apportant des éclairages subtiles au débat, mais comme il s’agit d’un débat long et compliqué, ils ont peu été lu.

Aussi, comme je ne suis que bonté et amour, j’ai décidé de vous aider à comprendre le droit à l’oubli en posant 3 questions fondamentales. Des questions que les mauvais journalistes ne se sont pas posées. Des questions qui devraient vous permettre d’ajouter un peu de profondeur au débat et surtout de désactiver les articles de merde sur le sujet. Bonne lecture.

Question 1 : pourquoi la plupart des médias, pour étayer leur discours, ont-ils cité les données d’une boite privée, partie prenante dans le débat ?

infographie-droit-a-loubli-reputation-vipJ’ai eu la chance d’assister à la consultation organisée par Google pour ce droit à l’oubli. Quelle a été ma surprise de voir dans le camp de ceux qui veulent pouvoir effacer leurs traces, une boite privée, reputationVIP, qui a, pour etayer son discours, sorti des tas de chiffres et de statistiques issus d’un outil qu’ils avaient développé prouvant sans l’ombre d’un doute que tout le monde voulait se désindexer de Google.

Or, le fait que cette boite vende du nettoyage de e-reputation pour des gens plein de sous  n’a dérangé personne. La fonction de cette société est tout de même d’effacer les traces de personnes qui ont fait des choses répréhensibles.

Et alors pourquoi la plupart des (mauvais) medias (on peut rapidement lister Challenges, Le Figaro, LeJournalduNet, etc.) ont-ils repris l’infographie et les chiffres diffusés par cette société pour parler du droit à l’oubli ? Ces données n’ont aucune valeur car elles sont utilisées pour illustrer un point de vue partisan. Merci donc aux journalistes amateurs qui simplifient de plus en plus le boulot des boites de e-lobbying.

Question 2 : Pourquoi la CNIL attaque Google aujourd’hui sur ce sujet ?

Google indexe les sites depuis 1998. Ca fait donc 16 ans que Google développe son modèle économique sur la recherche d’informations. Certes, le droit à la protection des données et à la vie privée n’a été inscrit dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qu’à partir de 2000. Mais cela fait tout de même 14 ans que la CNIL n’a pas bougé son gros derrière.

Alors pourquoi bouge-t’elle aujourd’hui ? Peut-être parce, en ce début du 21e siècle, la CNIL essaie désespérément de montrer qu’elle fait quelque chose alors qu’elle est complètement dépassée par la réalité numérique ? Deux arguments pour étayer mon point de vue :

a) la CNIL est incapable de toucher Facebook 

sarkozy-zuckerberg
Cherchez le rapport…

La cour d’appel de Paris vient de juger (le 17 octobre 2014) que Facebook France n’était ni l’éditeur ni l’hébergeur des contenus publiés en France sur Facebook. Du coup, si vous avez un problème, appelez Facebook Irlande, on vous répondra… ou pas.

Vous vous rendez compte ? Le service web, responsable de la plupart des cas de Cyberbullying, intouchable par la CNIL ou la loi française.

On comprend mieux la volonté de la CNIL de désigner Google comme « responsable » des saloperies qui traînent en ligne. 2 poids, 2 mesures qui nous font prendre conscience d’une réalité tangible : l’agence de lobbying de Facebook est meilleure que celle de Google.

b) La CNIL est complètement dépassé par le Quantified Self et tous les services qui récupèrent vos datas.

Le véritable danger du 21e siècle, va être l’utilisation de vos données personnelles biométriques ou comportementales par des sociétés privées. La plupart de ceux qui réfléchissent sur le futur du digital le savent. Il suffit de lire quelques bouquins de prospective sur le sujet.

Il faut croire que la CNIL les as lu aussi, car elle a décidé d’agir en publiant un … rapport sur le sujet du Quantified Self.  Mieux, elle a décidé de vous expliquer comment éviter ses dangers. Je ne peux m’empêcher de vous citer ses recommandations :

cnil-qs

Donc, pour résumer, pour être sauf durant le prochain centenaire :

  • utilisez un pseudo.
  • n’utilisez pas les services de quantified self
  • effacez vos datas si vraiment vous utilisez un service de quantified self
  • lisez la documentation

Vous allez me dire que c’est valable aussi pour Google, Facebook, Twitter et tous les sites web déjà existant. Et vous avez raison, la CNIL ne s’est pas foulé.

On assiste donc à un magnifique numéro de claquette de la CNIL qui rend Google responsable de vos problèmes online d’hier, en étant incapable de traiter les véritables enjeux de la protection numérique de demain.

Si seulement les membres CNIL pouvaient ne pas être payés aussi cher

Question 3 : à qui profite véritablement l’effacement des traces online ?

Si on supprime la fausse étude publiée par la boite de e-reputation (citée à la question 1), il nous reste : les bandits qui veulent redevenir respectables, les politiques qui veulent faire oublier leurs saletés passées (c’est un peu similaire), les personnages publics qui ont menti ou triché, et tous les individus immoraux qui veulent se blanchir auprès du grand public.

Mais grâce à ce droit à l’oubli, l’impunité numérique leur est offerte. Ils vont pouvoir supprimer les mentions désagréables de leur passé louche, nettoyer les « affaires », enlever les photos compromettantes. Heureusement, il reste encore des médias et des blogs sérieux, qui osent continuer à parler de ces affaires. Mais hélas, quand on arrive à faire plier Google, on arrivera à faire plier encore plus facilement un blog anonyme, que ce soit par des menaces juridiques ou pire encore.

Conclusion : dans le mur ou dans d’autres internets ?

Alors je vois de mon coin d’Internet, cette vaste fumisterie qu’est le droit à l’oubli. Et je me dis que l’Internet qu’on a connu est en train de se transformer peu à peu en copie de l’ancien monde. Un lieu où les pouvoirs publics recommencent à régenter la morale, l’économie, les rapports sociaux à grands coups de claquettes pour grand public peu exigeant. Un lieu où le grand public va croire ce qu’on lui dit. Un lieu qui ne mène nul part.

Mais je ne baisse pas les bras. Car pendant que les gogos s’excitent sur cet internet qui meurt de trop de normalité, d’autres internets sont en train d’émerger. Des internets accessibles par des liens hypertextes (comme dans les 95’s), par recommandations, par bouche à oreille. Des internets qui se trouvent sous le radar de la CNIL ou des autres institutions bullshit. Des internets comme le Deep web, Dark web ou Tor qui sont de véritables zones d’autonomies temporaires (TAZ), comme au début du web.

deepweb

Alors certes, ces zones sont régulées par des gangsters et des truands. Mais sont-ils vraiment pire que ces politiciens français qui veulent nettoyer leurs e-réputations ? Je vous pose la question.