Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !

Ces deux dernières semaines ont vu la multiplication « d’affaires » de comptes fake de personnalités ou d’identités anonymes sur Twitter. Or l’identité est une question essentielle sur Internet, une questions aux multiples enjeux : économiques, philosophiques, technologiques, sociaux, culturels, voire politiques.

Comptes pastiches ou usurpés, comptes « influents » mais en même temps anonymes, il peut être intéressant de faire le point sur les possibilités d’anonymat du digital. Et peut-être aussi, en passant, de supprimer quelques idées  reçues. C’est le cas dans ce article (trop long comme d’habitude mais je cherche un éditeur ;). Bonne lecture.

Born to be a (fake) star

Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !Règle n°1 des réseaux sociaux : « Si tu es connu hors des réseaux sociaux, tu le seras alors beaucoup plus facilement dedans. » Les célébrités populaires françaises en sont une preuve (par exemple PatsSebastien, PatSebastien, ou même PatSebastien).

Mais qui va donc suivre ces célébrités ? Réponse, tout le monde:

  • Les purs fans, qui veulent rentrer dans l’intimité de leur idole que ça soit par leur fanpage ou leur compte Ttwitter.
  • Les stalkers, qui veulent tout savoir de leur idole
  • Les opportunistes qui veulent profiter de l’inexpérience de l’idole ou simplement de la chance pour récupérer une mention, un RT, ou mieux un reply direct. Quelle joie de pouvoir ensuite en parler en soirée, ou pourquoi pas sur son profil ensuite. Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !
  • Les journalistes plus ou moins paparazzi, dont c’est le métier de suivre les faits et gestes des stars
  • Les curieux attirés par tout ce bruit. « Ah c’est-ti-pas machin qu’on voit là, à la tv là su’l truc internet. Ah bah j’m’en va le suivre alors!« 
  • Les robots attirés par tout ce bruit. « I’M FOLLOWING YOU, PLEASE FOLLOW ME » (souvent utilisés par des opportunistes).

Il est donc simple de se créer une audience (followers/fans) rapidement sans trop se fatiguer quand on est une star. Alors les stars se sont créé leurs comptes et se mettent à diffuser des informations chiantes sur leurs vies, leurs oeuvres.

Mais heureusement, Internet est le lieu du LOL par excellence. Et loin de ces animateurs qui paient des agences pour gérer leurs comptes « sociaux » (transformant le digital social en simple média publicitaire), des petits rigolos décident de temps à autre d’animer des faux comptes de stars. Pour quelles raison ? On retrouve encore et toujours les opportunistes, mais Twitter et Facebook étant très à cheval sur l’identité, ce sont plutôt des humoristes, dignes héritiers de Jean Yann, Pierre Dac ou Francis Blanche qui vont s’amuser à animer des comptes fake de célébrités.Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !

Le très bon article de Zineb Dryef fait le point sur ces comptes fake, en commençant par celui de Vanessa Demouy créé par un certain David qui a complètement fait changer l’image de la star (qui possède bien malgré elle un physique plutôt avantageux). Le compte fake Twitter devient alors plus crédible et intéressant que l’image publique de la star.

Et puis David se transforme le compte de la jolie actrice en celui de Robert Hue, qui est loin d’avoir des formes aussi affriolantes. La magie est rompue.

Twitter + Magouilles politiques = Twitouilles ?

Les politiciens ont vite payé leurs agences de communication pour comprendre comment marchait ce « truc social, digital truc » dont tout le monde parlait. Et l’agence leur a dit « Il faut vite vous créer un compte Twitter ! Voilà, ça fera 50 k€. Et pour la fanpage Facebook, 50K€ de plus, svp, merci. » Et hop, les comptes Twitter politiques ont envahi la socialosphère (Spintank en a fait un beau classement des politwittos en 2009). Mais forcément, cet afflux de respectabilité sur les réseaux sociaux aura aussi déclenché un débordement de création de comptes fakes, se déclarant comme tel ou non.

L’on voit alors 2 types de motivations émerger pour les comptes fake politiques :

  • ceux qui ne se prennent pas au sérieux, dans la lignée du lol journalisme (informons en déconnant)
  • ceux qui veulent manipuler l’opinion dans un but de manipulation (créer des rumeurs négatives pour un parti, orienter l’élection d’une politicienne dinde, etc.)

Sachant que la loi LOPPSI (vous savez la loi votée quand vous partez en vacances) devrait sanctionner jusqu’à 15 000 euros le délit d’usurpation d’identité commise sur les réseaux. « Le fait d’usurper l’identité d’un tiers ou de faire usage d’une ou plusieurs données de toute nature permettant de l’identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d’autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende», les petits usurpateurs ont décidé de transformer le fake en anonymat-fake.

Et ces derniers comptes sont beaucoup plus subtils. C’est l’affaire « Solferinien » (lisez Comment le faux Twitter du PS, tenu par l’UMP, a été débusqué) qui a dévoilé au grand public ébahi qu’il pouvait être manipulé grâce à ces comptes twitter anonymes. Ces comptes sont souvent créés par des agences (ou consultants) calés en lobbying, opinion et réputation, qui utilisent des méthodes sans scrupules (non la Netiquette n’existe définitivement pas chez ces hommes « d’affaires »). Leurs stratégies (de l’étape de crédibilisation des faux comptes jusqu’à la propagation subtile de fausses informations) bien que très intéressantes à étudier, sont dénuées de tous les principes virtualo-démocratiques du digital. Ces pourris font de la manipulation et ne méritent aucun respect.

Et il en existe encore beaucoup aujourd’hui qui, usant de leur anonymat, jouent sur l’ambiguïté de leurs déclarations.

 Anonymat, et moi et moi et moi

[NDA: je fais ce que je veux avec mes titres, non mais]

Je vous conseille de lire l’article d’Antennerelais qui essaie de démontrer que le compte Twitter bien connu de @linformatrice est en fait animé par un ou des militants d’extrême droite liés au site d’info 24heuresactu.com. Que la démonstration vous convainc ou pas, elle est extrêmement intéressante dans la mesure où elle préfigure une nouvelle forme d’article : l’investigation identitaire (inventé par moi, ne le mettez pas dans vos mémoires).

Toute la structure d’un article « investigation identitaire » est une démonstration, un raisonnement plus ou moins logique ou scientifique qui doit amener à l’ultime conclusion correspondant à l’identité du compte anonyme étudié. Et nous avons de plus en plus d’articles qui suivent ce motif.

Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !Un autre exemple de ces investigations identitaires concerne le ou les très drôles auteurs du tumblr Personal Branling. Un tumblr qui se moque (pas très gentiment mais c’est ça qui est drôle) de ceux qui aiment se faire mousser sur la toile. Une sorte d’onanisme digital (wtf?!)… Bref, le ou les auteurs de ce tumblr sont anonymes. On ne sait pas qui ils sont, mais on sait qu’ils bossent dans la com vu le point de vue, et l’écriture. Or dans la com, il y a une règle : ne jamais, jamais dire du mal des autres en public, même si ils le méritent. Et ces tumblogueurs ont transgressé cette sacro-sainte loi édictée par Monseigneur Levy et le Cardinal Seguela en 1976. Ces hérétiques risquent donc la torture et le bûcher, et ce sera bien fait pour eux.

C’est alors qu’un blogueur s’est dit qu’il pourrait être marrant (c-a-d: « ça pourra faire venir plein de gens sur mon blog« ) de diffuser la réelle identité de ce PersonalBranling. Alors Megaconnard (car c’était lui, mais il a supprimé son article) s’est mis à enquêter en récupérant un numéro d’identifiant unique de Google Analytics  permettant de consulter les stats du site. Et il s’est avéré que ce code correspondait à Cyrille Chaudoit, professionnel du secteur de la veille et e-reputation. Ni une ni deux, Megaconnard, fier de son exclusivité dévoile l’information à la terre entière. Cyrille va t’il être mis à la question avant d’être brûlé ? Non, car, retournement de situation, ce n’était point lui du tout.

Heureusement que Cyrille possède une crédibilité certaine dans le métier car il a pu rapidement balayer toutes les accusations. Mais l’utilisation de son code urchin ne lui a pas plu et il s’est mis lui aussi à rechercher l’identité de l’auteur du tumblr dans cet excellent exemple d’investigation identitaire. Sa méthode est à peu près similaire à celle de Megaconnard, sauf que lui va fouiller dans le google cache tout en recoupant avec des bribes d’informations  qualitatives. Et comble de l’élégance, il montre comment il a fait, mais il ne dénonce pas l’auteur. Et ça c’est beau. Car si l’identité est exacte, l’auteur ne sera donc pas brûlé en place publique. Il devrait donc remercier Cyrille de sa magnanimité.

Alors l’anonymat sur les réseaux sociaux est-il bon pour la santé ?

Fake me, fake me, fake me, i want to be dirty !Il est toujours déplaisant de se faire prendre comme cible par un compte anonyme qui ne plaisante pas. Néanmoins, la diffamation est punie par la loi, et comme je le disais précédemment, Twitter et Facebook font très attention à ce genre de choses (respectabilité oblige). Donc si quelqu’un ment sur votre compte en se faisant passer pour vous, vous avez à peu près les moyens de réagir (au pire, Twitter ou FB feront fermer le compte, au mieux, vous aurez l’identité du méchant).

Et toute autre solution « globale » (contrôle du réseau ou d’identification forcée des propriétaires des profils, ou pire encore, la surveillance des conversations par la police de l’internet) serait désastreuse. Car ces comptes anonymes nous enseignent la paranoia, le doute (un bon exemple). Or le doute nous oblige à réfléchir, à nous poser des questions sur la véracité du message, sur les motivations de l’émetteur de l’information, sur le résultat de la diffusion de cette info. Et ça c’est très sain.

« le doute est désagréable, mais la certitude est ridicule » Voltaire

« …surtout sur Twitter et Facebook ! » Cyroul

Mais le doute est menacé. En effet, une majorité de spectateurs ne doutent pas en regardant la TV et les marchands de rêve voudraient bien que cet état d’esprit continue sur Internet. Qu’il n’y ait pas de méfiance, d’interrogation ou pire de réflexion. Pour eux, la solution est simple : tuer l’anonymat. Alors ils vont tout faire pour faire peur au consommateur, pour le convaincre de l’immense danger de ces comptes anonymes.

Hélas, le jour où il n’y aura plus de comptes anonymes ou fake sur Internet, il n’y aura plus non plus d’espaces de liberté. Et Internet se transformera alors vraiment en média publicitaire comme la TV ou la radio (ex-libre elle aussi). Alors vous, la jeune génération née avec Internet, vous voulez vraiment voir ça arriver ?

Non ?! Alors créez des fakes !