« Meuporg » ou: les journalistes n’y comprennent vraiment rien à internet

Il était grilheure ; les slictueux toves ; Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux étaient les borogoves ; Les vergons fourgus bourniflaient.
Prends bien garde au méchant Meuporg, mon enfant !

Auteur anonyme inspiré par Lewis Caroll

« Mais qu’est-ce qu’un Meuporg ? » vous demandez-vous d’une petite voix timide.

Le meuporg est une créature étrange et velue qui mange les petits enfants qui osent l’approcher de trop près. Digne héritier du Gît des Airs (JDR, voyons…), le Meuporg est invisible sauf si vous êtes un journaliste qui ne sait pas trop ce que c’est mais qui va essayer de le décrire quand même. Madame Michu, fidèle téléspectatrice de ce journaliste est en effet très très inquiète de l’influence du Meuporg pour ses enfants. Elle préférerait certainement qu‘ils regardent la télé, nettement moins dangereuse et tellement plus pédagogique.

Presque 2 ans après Les journalistes publicitaires sont définitivement dépassés par Internet, je ne résiste donc pas à l’occasion d’analyser le joli buzz (ou ramdam pour ceux qui n’ont rien d’autre à faire) occasionné par la bourde du gentil journaliste de télématin qui n’y connaissait rien aux MMORPG.

Mais avant de lire le fond de l’histoire, écoutez d’abord le tube de la semaine (par PizzaMan): Remix Meuporg

Quand un journaliste parle de ce qu’il ne connait pas…

Le responsable de ce Meuporg : Nathanael de Rincquesen, un journaliste de Télématin qui nous parle de jeux vidéos, de cyber-dépendance et évidement du Meuporg. Qu’est-ce ? Je cite : « Meuporg étant le nom barbare qui désigne les jeux de rôle en ligne auxquels on prend part avec d’autres compagnons virtuels« .

[youtube width= »500″ height= »350 »]http://www.youtube.com/watch?v=HXstRfE9AVU[/youtube]

En réalité, ce journaliste veut nous parler des MMORPG, c-a-d les MMORPG acronyme de Massively multiplayer online role-playing game ou encore de jeux de rôles massivement multijoueurs. Pourquoi massivement ? Parce que vous pouvez jouer à plusieurs milliers sur le même serveur, ce qui n’était pas le cas des premiers jeux de rôles multi-utilisateurs (du genre Neverwinter Nights). Ce qui a changé officiellement depuis 1997 avec Ultima Online, date officielle de la naissance des MMORPG.

Ce journaliste essaie donc d’expliquer à Mme Michu les dangers de l’internet et notamment des MMORPG en faisant une erreur de prononciation sur ce terme (on lit les lettres de l’acronyme habituellement, je ne sais ce qu’il lui a passé par la tête). Je parie que Madame Michu a tout compris. Seulement les spécialistes des MMo ont aussi tout compris. Et Nathanael va devenir la star de la semaine sur Internet…

Voilà un petit schéma des tendances de recherche de l’occurrence Meuporg sur Google. On y voit un pic autour du 30 mars, moment culminant où les blogs ont repris la vidéo et où les forums se sont lâchés sur le meuporg. Si on compte bien, il aura fallu 12 jours au Meuporg pour rentrer dans la culture Internet. 12 jours…

… les internautes ne le rateront pas !

Et en moins d’une semaine, la vidéo va totaliser plus de 400 000 vues et les internautes doués avec leurs mains vont se moquer de ce journ-noob-aliste en reprenant le Meuporg à toutes les sauces. Une pratique spontanée (un peu comme le Mer il et fou de GameKult, ou encore le #jeansarkzypartout) qui prouve si il en était besoin qu’Internet est un éco-système mouvant à la prédictibilité peu élevée (ça veut dire qu’il ne sert à rien de vendre du buzz avec 100% de prédictibilité par exemple).

Commençons par une modification des plus banales (35 000 vues quand même, et sans achat média, ça gratte un peu, les annonceurs, hein ?):

[youtube width= »500″ height= »350″]http://www.youtube.com/watch?v=qA4ipkp9Has[/youtube]

Le Meuprog est maintenant devenu officiellement un meme ce qui devrait ravir le réalisateur de cette vidéo, qui mélange les citations Internet les plus connues (la marmotte, nunchaku-guy, etc.).

[youtube width= »500″ height= »335″]http://www.youtube.com/watch?v=-JWy9_7D5OQ[/youtube]

Sans compter moults loltoshop à la signification souvent hermétique pour le grand public mais que les habitués de 4chan comprendront.

Et un autre classique du genre. Très bien réalisé.

Le feront danser…

Car sur Internet qui dit réplique culte dit remix. Et ça n’a pas manqué avec Nathanael qui va faire swinguer plus d’une soirée. Petit veinard va.

Deux petits exemples avec Troll Masterz et son Télématin Remix (29 500 vues – ça fait mal les annonceurs hein…) et ensuite PizaMan avec ce morceau inoubliable (35 700 vues – pleurez annonceurs, pleurez).

[youtube width= »500″ height= »350″]http://www.youtube.com/watch?v=DES90KQ_hiw[/youtube]

[youtube width= »500″ height= »350″]http://www.youtube.com/watch?v=qA4ipkp9Has[/youtube]

… et le feront payer !

Mais ce qui m’a le plus étonné dans cette mobilisation n’a pas été la reprise parodique en vidéo ou en musique, ni même le succès de ces parodies. Non, le plus étonnant a été la reprise mercantile de ce meuporg !

Le nom de domaine www.meuporg.org a en effet été acheté le 22 mars, soit 4 jours après la bourde du chroniqueur dans Télématin (conséquence probable de l’article de Korben).

Au programme du site: la vidéo Youtube de l’émission et du Adsense partout (publicité contextuelles Google). On y trouve également une rubrique « Images et vidéos « trolol. » sur le phénomène Meuporg ! » contenant des loltoshop piochés ça et là. Bref, rien de formidable et complètement opportuniste.

Mais le profiteur à l’origine du site a fait mieux, car il a créé également une fanpage Meuporg qui totalise 14 316 fans (à l’heure où je vous parle). Là les annonceurs et experts maidya sossio peuvent pleurer.

Mais on trouve également une boutique de t-shirt/mugs qui n’a aucun intérêt sauf celui de s’être faite analysée par Psy et Geek dans un article que je vous conseille : #MEUPORG comme objet.

Et ce qui est encore plus inattendu, c’est  l’achat du mot clé Meuporg par France 2 (vu chez Tuxboard). France 2  qui revendique donc l’erreur de son journaliste, »la vidéo culte de Télématin sur le Meuporg« , pour prendre à son compte le bouche à oreille qui résulte de cette bourde.


Bref, une exploitation mercantile et publicitaire sans complexe d’une rapidité inégalée. Mais surtout, la preuve si il en était besoin que les memes Internet sont des centres de profit évidents.

Le journalisme est l’activité qui consiste à collecter, rassembler, vérifier et commenter des faits pour les porter à l’attention du public à travers les médias

Les internautes joueurs de MMO sont ils cruels ? Certainement pas (lisez Psy et Geek pour vous en convaincre). Car la véritable différence entre un blogueur et un journaliste devrait être la vérification des faits…

Alors faut-il se moquer de Nathanael de Rincquesen ? J’aimerai bien… Hélas, ce journaliste est sympathique. Déjà pour s’être laissé interviewé sur Lepost, mais aussi pour avoir rit avec les internautes de sa bourde et lancé un Twitter (@Nat2Rink) auquel il ne comprend pas grand chose non plus (mais il apprend). Bref, Nathanael ne se prend pas au sérieux et ça change tellement des journalistes prétentieux qu’il désactive de ce fait toutes les critiques (si c’est pas de l’excellente gestion de crise ça).

Et pourtant, son traitement du sujet des MMORP est critiquable. Imaginez être un joueur de violon depuis 15 ans. Amateur éclairé et même passionné, vous aimez le violon auquel vous consacrez vos soirées et vos week-ends. Vous jouez même dans une petite troupe unis par la passion du violon et organisez des concerts de temps à autres. Un jour, un journaliste annonce à la France entière (qui se lève tôt et regarde Télématin) que les joueurs de violons sont potentiellement dérangés et jouent pour fuir la réalité. Et pire que tout, il va très mal prononcer Stradivarius… Vous le prendriez certainement mal, avouez-le.

Donc ce journaliste a mal fait son travail…

Conclusion simple et alléchante, mais la réalité montre que la profession de journaliste est en plein bouleversement. Dans le résumé de l’étude Burson-Marsteller sur le journalisme : Crise et Internet bousculent les journalistes, on apprend que [Moins nombreux, ils doivent donc travailler plus, et de plus en plus sur la Toile. 47% des journalistes doivent ainsi jouer les photographes, vidéastes et blogueurs, en plus d’être « de bons rédacteurs ».]. L’ère du journaliste-fonctionnaire est-elle terminée ? C’est la question que l’on peut se poser en lisant cette étude.

Hélas non. Car en regardant la tendance actuelle de certains « journalistes » à raconter ce qu’ils trouvent sur internet (ou ce qu’on leur donne) sans vérifier leurs informations (lisez G33K), on peut plutôt penser que la population des journalistes va se diviser en deux : d’un côté les journalistes d’investigation (ceux qui en bavent, car c’est pas facile de vendre un sujet) et de l’autre les relais d’informations (vous savez, ceux qui lisent les téléscripteurs ou assemblent des dépêches AFP sélectionnés et filtrés pour eux par des comités de rédaction bienveillants).

Mais dans ce cas, pourquoi continuer à appeler cette catégorie de fonctionnaires, des journalistes ?

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

5 thoughts on “« Meuporg » ou: les journalistes n’y comprennent vraiment rien à internet

  1. 1 an après la bataille, Pour info le propriétaire du site meuporg.org n’est pas le même que le créateur de la page FB. La présence des liens de l’un a l’autre n’est qu’un échange de bon procédés. ;)

  2. Excellent article Cyroul. Bien vu l’achat de mot clé et la gestion de pseudo crise. Pseudo car Il faut l’avouer c’est une erreur de la part du journaliste mais il n’y a pas mort d’homme non plus. En tout cas on a un bien beau son pour enchanter nos soirées maintenant :)

  3. @Enikao Oui le boulot du journaliste est effectivement « de collecter, rassembler, vérifier et commenter des faits » (in Wikipédia).
    Donc qui ne vérifie pas, n’est pas un journaliste.

  4. L’attitude de Nathanaël est plutôt bonne et distanciée, et l’humour de France 2 à travers l’achat du mot-clé est assez original. On aurait pu les croire plus frileux.
    Mais ce qui est plus étrange c’est la méthode employée que le journaliste indique dans son interview pour Le Post : « J’ai demandé à ma collègue, qui ne connaissait pas le terme. » (http://www.lepost.fr/article/2010/03/31/2012919_un-journaliste-fait-le-buzz-en-parlant-des-meuporg-a-france-2-on-m-appelle-meuporg-ier.html)
    Autant dire que pour la vérification, c’est un peu léger… C’est aussi le drame des journalistes pris par le temps : on voit auprès de deux ou trois personnes de confiance et ça devrait suffire. Sauf que justement, pour un sujet que l’on découvre totalement, il faut aller un peu plus loin.

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