Génération OVNI [NovFut #12]

Après vous avoir plombé le moral avec le dernier numéro de NovFut, voilà un sujet plus sympathique : les OVNI. Ce thème me vient directement d’OVNI(s), une série TV française drôle et assez subtile, se déroulant dans les 70s, où un ingénieur français très sérieux est obligé de se confronter malgré lui aux phénomènes volants inexpliqués.

Mais pourquoi cette période de la fin des années 70 est-elle si importante en Ufologie ? Pourquoi notre imaginaire des Ovnis est-il aussi lié à la popculture de la génération X ? Pour répondre à ces questions, je vais vous parler de ma vie d’ufologue très amateur.

1979, j’ai 6 ans, en vacances chez mes grands-parents. Il y a une BD que je lis et relis : Le Dossier des soucoupes volantes (de Jacques Lob et Gigi, 1972 chez Dargaud). Une BD très sérieuse qui illustre des témoignages d’observations et d’enlèvements. On y trouve des plans d’Ovnis (témoignage d’Adamsky), des classements des types d’ovnis observés, des renvois historiques. Tout pour former un futur Ufologue.

Chez mes grands-parents, la télé diffuse des tas de séries américaines parlant d’Ovni : Buck Rogers, Battlestar Gallactica, Au-delà du réel, comme dans UFO où le SHADO tente d’empêcher une invasion extraterrestre, avec Les envahisseurs, l’auriculaire levé qui poursuivent David Vincent. Même Steve Austin, l’homme qui valait 3 milliards va rencontrer des gentils E.T..

1983, j’ai 10 ans. A la télé, je regarde avec fascination un homme construire une montagne de purée dans Rencontre du 3e type (Close Encounters of the Third Kind, 1977). Spielberg, qui m’avait fait pleuré au cinéma avec E.T. (1982), me fais découvrir – je ne le sais pas encore – la classification de Hynek: les 6 degrés de contact avec des ovnis où le 3e type correspond à l’observation. D’autres ufologues rajouteront ensuite un 4e type (l’enlèvement), un 5e type (la communication avec un ET), un 6e type (la mort par OVNI) et un 7e (le rapport sexuel avec un ET). J’attends avec impatience le 8e type.

1987, L’animateur vedette de TF1, Jean-Claude Bourret, parle des Ovnis à la télé. Beaucoup de téléspectateurs sérieux le traitent d’affabulateur et vont préférer regarder Patrick Poivre D’Arvor (et son interview virtuelle de Castro). Pourtant, Jean-Claude Bourret, auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le sujet, ne cessera jamais de chercher la vérité jusqu’à aujourd’hui…

1993, un homme recherche aussi la vérité sur les Ovnis. Cet homme c’est Fox Mulder. Accompagné de la sceptique Dana Scully, ils vont enquêter sur les sujets que personne ne veut traiter par peur du ridicule. La série X-Files va ainsi révolutionner les codes de la série TV en mélangeant réalisme et fantastique, probable et possible. Cette série fera un carton auprès de la génération X. X, comme X-files, tiens donc…

1995, J’ai 22 ans. Pour m’entrainer à créer un site web, je crée le premier site web français sur les observations d’ovnis. Hébergé sur un serveur universitaire, via le webzine les-ours, le site qui prend le parti de n’exclure aucune possibilité. Je me prends pour Fox Mulder. Des tas de gens m’écrivent pour me raconter leurs expériences. Certaines sont surprenantes, d’autres sont ridicules, d’autres sont très curieuses. Ma base de données d’observations se remplit petit à petit mais le doute subsiste.

1996, un magazine ésotérique papier parle de mon site web sur les ovnis. C’était clairement une erreur de mettre mon adresse e-mail en clair. Elle a été inscrite automatiquement à toutes les newsletters des sectes ufologues. Ainsi les Ummites (adorateurs d’Ummo), Raeliens (adorateurs de Rael), Aetherius, le Mandarom, la scientologie et les autres se disputent pour m’expliquer à quel point j’ai été choisi par les extra-terrestres. Curieux avant tout, je vais même à quelques réunions où je suis étonné par la beauté et le dynamisme de jeunes recruteurs complètement shootés. Un beau gâchis.

(Rap des Raeliens) Je suis Rael-Vorilhon, tu l’as vu mon gros médaillon ?! Je parle aux Elohims, c’est pourtant pas un crime. J’aime le pognon, car c’est ma religion.

1997, 24 ans, je rentre de mon service militaire à l’étranger. AFK pendant 2 ans : mon site sur les ovnis a été supprimé du serveur universitaire et la boite e-mail Ovni déborde. Trop d’observations, trop de convictions, trop d’arnaques. Je ferme ma boite e-mail ovni. Une page est tournée.

Au même moment, Roland Emmerich nous montre de méchants Alien venir envahir le monde dans Independance Day (1997). Heureusement Will Smith va nous sauver (le scientologue Tom Cruise était pris ailleurs). Tim Burton, lui, nous rappelle avec Mars Attack, comment les américains voyaient les martiens dans les années 50. Les deux films (comique et sérieux) se coordonnent pour montrer une vision terrifiante de l’envahisseur extra-terrestre. En 1997, les Ovnis, c’est le mal.

Pourtant quand le président Thomas Whitmore les décrit (et justifie leur extermination totale) : “They’re like locusts. They’re moving from planet to planet… their whole civilization. After they’ve consumed every natural resource they move on…” j’ai plutôt l’impression de voir des humains que des aliens. Pas vous ?

1999, 26 ans, j’installe SETI@home sur mon ordi. Je me plonge avec délectation dans l’équation de Drake qui estime le nombre de civilisations extraterrestres dans notre galaxie, ce qui m’amène à tenter de comprendre le niveau de civilisation de Carl Sagan, l’un des fondateurs de l’exobiologie. Chercher des aliens est un travail passionnant.

MàJ 2022 : en retournant sur le site de SETI@home, je vois que le projet est terminé, et qu’ils désossent le matériel. Une page est tournée.

2000, à une soirée étrange à la Cantada (le dernier bar alternatif parisien – Mickey, tu nous manques), une magnifique créature au sourire gourmand et aux yeux brillants m’aborde. Un détail trahit pourtant sa qualité de recruteuse : son pendentif swastika-raëlien, cadeau coûteux des Elohims. Pas dupe de son prosélytisme, je tente malgré tout de lui prouver que Raël est un truand. Elle m’abandonne alors rapidement pour aller draguer un emogoth émacié dans un coin. Nous sommes en 2000 et en attendant la fin du monde, les micro-sectes (cosmiques, sataniques, ésotériques, vampiriques, etc.) sont en plein boom. La scientologie n’a jamais été aussi puissante.

2005, les petits gris sont remplacés par les reptiliens de David Icke, beaucoup plus vendeurs. On les retrouve partout jusque dans la lignée génétique de la reine d’Angleterre. Ces thèses conspirationnistes vont beaucoup circuler, profitant du terrain d’Internet pour trouver des publics réceptifs.

Au cinéma, Spielberg n’aime plus les aliens, et laisse Tom Cruise le scientologue régler le problème dans La Guerre des Mondes. Cela va lancer une mode cinématographique d’invasions aliens et de réponses militaires comme dans World Invasion Battle los Angeles (2011) où des méchants E.T. débarquent à Los Angeles où ils sont battus par des gentils G.I.. Comme l’impression qu’Hollywood essaierait de transmettre un message au reste du monde.

2015, 42 ans, déclassification des 11107 cas d’observations d’OVNIs étudiés par le projet Blue Book entre 1952 et 1969, sous l’égide de l’US Air Force. Ceci dit, : « 676 seulement des 11 107 observations signalées depuis 1947 sont inexpliquées… Il n’existe aucune preuve que les OVNIs encore inexpliqués constituent des créations technologiques ou des principes situés au-delà de notre connaissance scientifique actuelle».

2019, 46 ans. Les passionnés d’Ovnis existent encore sur Internet et décident de rigoler en investissant la la zone 51 (Area 51) dans l’opération Storm Area 51. Le pouvoir de Facebook : 2 millions de personnes sont attendues devant la zone où l’US Air Force garderait des E.T., 150 personnes se pointent. J’espère qu’il y avait au moins de la bière.

Depuis 2020, pour faire plus sérieux on parle de PAN (Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés) ou UAP (Unidentified Aerial Phenomena). Des programme de détection gouvernementaux continuent de se créer (les USA ont lancé en 2020 le UAPTF, Unidentified Aerial Phenomena Task Force program), des archives s’ouvrent (par ex, celles du GEIPAN, le Groupement pour l’Etude et l’Information sur les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés). Des livres sortent encore chaque année. Une pléthore de nouvelles observations divulguées par les différents gouvernements, d’études novatrices, des bases d’archives d’observation (je vous conseille en passant theblackvault.com une base de référence), sans compter les vidéos délirantes d’observation diffusées toutes les minutes sur Youtube ou les articles contradictoires plus ou moins sérieux diffusés toutes les secondes sur la terre entière (c’est qu’il faut en faire du clic).

Ajoutons à ça des séries TV sur le sujet (Projet Blue Book, 2019), ou même des films (Nope de Jordan Peele, nous y montre un Ovni aux antipodes des représentations habituelles).

Bref, l’internet déborde d’ovnis…

2022, I want to leave

D’une façon ou d’une autre, la génération X a été contaminée par cette idée que les Ovnis venaient d’autres planètes. Qu’on en rit ou qu’on y croit, l’idée est là, fermement implantée dans notre tête. Des OVNIS ou UFO se promènent peut-être au dessus de notre tête. Ainsi depuis 50 ans, notre imaginaire collectif est formaté par les représentations successives de ces phénomènes inexpliqués (et des aliens qui vont avec).

Le premier imaginaire convoqué par par les ovnis plonge ses racines dans le même que celui de beaucoup de religions : la croyance dans le fait qu’il existe des réponses extrinsèques aux questions existentielles primordiales que l’on se pose (d’où vient-t-on ? Que faisons-nous là ?). Cette dimension magique explique le succès des sectes ufologiques qui ne se dément pas. Toujours plus facile de croire aux ovnis qu’au réchauffement de la planète.

La deuxième thématique Ovni, est celle la conspiration (cf. le Black-out de l’auteur de SF Jimmy Guieu, ufologue français bien connu). Avec la publication en 1980 du Mystère de Roswell (Charles Berlitz, William Moore), on apprend que les américains sont entrés en contact avec des petits gris depuis 1947 (écrasement au sol d’un ovni à Roswell, Nouveau Mexique). Les médias de divertissement vont diffuser plus largement ces thèses (dans X-Files ou encore dans Independance Day où le président découvre que la NSA a effectivement récupéré un Ovni il y a 53 ans) jusqu’au moment où elles se mélangeront à la politique. Ainsi la conspiration ovni se transforme peu à peu en un vrai outil de manipulation politique.

Enfin, la troisième thématique est, pour moi, celle de la nostalgie des années 70/80. Une époque où la consommation battait son plein et les seuls soucis étaient dans le ciel (les missiles de l’URSS et les Ovnis). La nostalgie de cette époque insensée se retrouve aujourd’hui dans la récupération massive de l’iconographie UFO/E.T. à travers la culture de masse. Que ce soient la multiplication des agroglyphes (Crop Circles) décoratifs, l’image du petit gris (le clip JuL, Fait D’or et son alien moche), ou même la journée mondiale des Ovnis (2 juillet (cf cette magnifique carte réalisée pour l’occasion montrant les observations en France entre 1992 et 2012).

Bref, les Ovnis sont devenu un déferlement d’informations contradictoires, imaginaires ou réelles, une véritable cacophonie inaudible. Trop d’ovnis tuent les ovnis.

Aussi faut-il se faire une raison : on ne saura probablement jamais si de vrais aliens sont montés dans leurs soucoupes pour se promener sur terre.

Mais qu’importe. Il est tout à fait logique d’imaginer que des aliens vivent dans l’espace, même si ce n’est peut-être pas une bonne idée d’aller à leur rencontre. Un autre sujet que l’on traitera dans un prochain numéro de NovFut.

Cyroul


Les news de Novembre en SF

Ça se lit ce mois-ci

  • L’intégrale des Galaxiales, c’est à dire 19 nouvelles publiées en 15 ans par l’éditeur Michel Demuth, l’une des grandes figures de la SF française. Je suis impatient.
  • Science-fiction ! Voyage dans la modernité par Serge Lehman, André-François Ruaud et Natacha Vas-Deyres vient de sortir chez les moutons électriques. Exploration de 120 années d’imaginaire de la modernité du « merveilleux scientifique » jusqu’à la révolution de la « spéculative fiction ».

A écouter et à voir

  • Durant les Imaginales de mai 2022, Lloyd Chéry nous a proposé une introduction à l’afro-futurisme avec Rivers Solomon et Michael Roch dans son émission C’est plus que de la SF.
  • Durant les Utopiales d’octobre cette fois, c’est une émission sur Alien (le monstre de l’espace), animée par Nicolas Martin, en attendant la sortie de son livre sur le sujet.
  • Il semblerait que la 3e saison de His Dark Materials arrive sur HBO. Pour rappel, il s’agit de l’adaptation des excellents romans éponyme de Philipp Pullman. Diffusée en France sur OCS.
  • Blast nous propose une émission parlant de société et de SF. Ce 2e numéro sur les « pénuries » est particulièrement intéressant, même si le format du gars qui lit son prompteur interrompu par des images d’archives souvent à côté du propos n’est peut-être pas le plus approprié pour ces sujets.

Voilà, NovFut #12 est terminé. Déjà un an et ça a l’air de vous plaire (en tous les cas vous vous abonnez). Donc merci fidèle lecteur (qui aura réussi à lire cet article jusqu’au bout). N’hésite pas à faire tourner, et à me dire si tu as des idées de thématiques. Et à dire à tes amis de lire de la bonne SF pour penser le futur!

Author: Cyroul

Aventurier des internets depuis 1995

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